De la pénombre dans la lumière : le réel n'est qu'une fiction que l'on vit!

Fantastique

Stase mécanique–Texte orphelin

Réveille-toi.

Chaque arbre dépenaillé que je dépassais en cachait un autre, et leur écorce grise se faisait rugueuse sous mes doigts. Leurs branches nues se tendaient vers le ciel, cherchant vainement un chemin vers un soleil absent. Dans ce bois dense, où la lumière semblait venir de partout et nulle part à la fois, aucun point de repère ne se détachait du paysage. Tout n’était que bois mort, étendue infinie privée d’horizon. Et pourtant, un air entêtant parvenait à mes oreilles. Un air doux et mélodieux qui semblait tout droit provenu d’une boîte à musique.

Guidés par cette mélodie, mes pas me menaient toujours plus loin au cœur de la forêt, mais jamais sa source ne semblait se rapprocher. Petit à petit, j’eus l’impression que l’air se faisait de plus en plus froid. Bientôt, de petits nuages de vapeur se formèrent devant mon visage à chaque expiration, et l’écorce sèche des troncs morts se couvrit de givre.

Illustration_Stase_mecaAu détour d’un arbre qui ressemblait en tous points aux autres, je découvris une petite clairière, et mes yeux s’écarquillèrent. Au centre de la clairière, aussi grise que la terre nue qui composait son sol, se tenait un énorme bloc de glace qui semblait léviter. Il tournait sur lui-même dans un mouvement très lent, et sa forme évoquait un cœur aux arrêtes coupantes.

C’est en m’approchant de la structure que je m’aperçus qu’il était en fait porté par une barre métallique qui plongeait dans la terre et s’enfonçait, à l’autre extrémité, dans la glace. Fronçant les sourcils, je tentai de distinguer ce qui se trouvait à l’intérieur. Je vis alors, aussi clairement que si la glace n’avait pas été là, un assemblage complexe de rouages et de courroies, figées par le gel dans une stase inévitable.

Je posai ma main sur la glace, tentant de comprendre ce que j’avais sous les yeux. Le cœur continuait de tourner sur son axe, seul mouvement encore possible sous le joug du froid.

C’est alors qu’à l’autre bout de la clairière, une silhouette sortit du bois. Colorée comme un feu d’artifice dans un nuage de cendre, elle s’approcha, révélant son visage. L’homme qui se tenait là me sourit d’un air confiant, comme s’il m’avait toujours connu. Il vint vers moi d’un pas lent et posé, et chaque mètre qu’il parcourait faisait naître en moi une chaleur que je ne connaissais pas encore. Sa seule présence semblait remplir la clairière immobile de mouvements et de couleurs, et je ne pus m’empêcher de sourire. Alors qu’il parcourait les derniers mètres qui le séparaient du cœur de glace, la structure sembla perdre de son éclat acéré. Elle fondait. Petit à petit, les rouages firent surface, se mettant peu à peu en mouvement à mesure qu’ils étaient libérés de leur prison gelée.

La musique parut se faire plus forte et plus enjouée, comme si elle avait toujours pris sa source dans cette machinerie cardiaque. C’est alors que mon attention fut détournée de ce mouvement miraculeux par des bras qui m’enlaçaient. Je lui rendis son étreinte, et son souffle chaud vint s’écraser contre mon cou.

Réveille-toi.

Je secouai la tête et ouvris les yeux. Le rêve s’évapora aussi vite qu’il était venu, révélant le cœur de glace qui se tenait devant moi, toujours aussi froid et gris. Je m’étais assoupi. En me frottant les bras dans un vain effort pour les réchauffer, je soupirai et claquai les talons. Si je restais ici, j’allais geler moi-même, et je ne tenais pas à finir tout entier comme cette machinerie qui s’était laissée engourdir. Si j’avais encore été capable de verser des larmes, elles se seraient sans doute solidifiées avant même de toucher le sol. Résigné, je m’enfonçai alors de nouveau dans le bois sans fin, fuyant la mélodie douçâtre qui m’appelait.


Conte de fées

Voici un petit conte de fées écrit il y a longtemps…

Conte de fées1Il était une fois, dans un royaume lointain, une princesse appelée Constance dont la beauté n’avait d’égal dans aucun des royaumes environnants. Pour son dix-huitième anniversaire, sa main fut enfin proposée à un jeune Prince d’une contrée voisine, le Prince Lionel. Ils se rencontrèrent pour la première fois après leurs fiançailles officielles: leur mariage avait été décidé de longue date par leurs parents pour assurer un lien diplomatique entre les deux contrées.
Rien ne semblait alors les lier, bien que chacun veille sur l’autre d’une façon touchante et innocente. Constance passait ses journées à tisser en chantonnant, couvrant leur palais de tapis somptueux dont elle seule avait le secret. Elle pouvait aussi passer des heures, durant l’absence de son époux, à coiffer la chevelure dorée qu’elle avait magnifique afin d’être la plus belle lorsqu’il rentrerait. Souvent elle allait se promener dans les jardins du palais qu’elle ne quittait plus, en compagnie de son époux ou de converse avec les dames de la cour qui lui prodiguaient mille conseils. Les fleurs, les plantes et les animaux n’avaient plus de secrets pour elle; et on put croire qu’ils lui parlaient au creux de l’oreille lorsque personne ne regardait.
Le prince, quant à lui, arpentait le pays à la recherche de nobles causes à défendre, et revenait bien souvent bredouille. Rien ne semblait troubler la quiétude de la région, et les alentours du palais étaient dépourvus de toute malfaisance. Cependant, il avait appris à manier les armes, et sa bravoure ne laissait aucun doute. Ses admiratrices étaient nombreuses, malgré le petit nombre de prouesses qu’il avait réalisé faute de quêtes dans lesquelles s’enrôler, mais il ne leur prêtait pas attention, sans aucun doute par fidélité à son épouse la Princesse Constance.
C’est alors qu’un grand mal s’abattit d’un jour à l’autre sur la région. Chaque soir, une vierge était enlevée de sa chaumière, et elle ne reparaissait plus. Personne ne connaissait l’identité du ravisseur et ou il les emmenait, mais ce qui effrayait le plus les villageois, c’était ce qu’il leur faisait. On racontait qu’on entendait un cri toutes les nuits, provenant des montagnes, et d’étranges rumeurs commencèrent à fleurir dans les bourgades. A voix basse, les hommes se racontaient des histoires terrifiantes dans les tavernes, au coin du feu, parlant de sorcellerie et de magie noire. D’autres prétendaient que le Dragon Maldor, sévissant des siècles auparavant dans un pays éloigné, viendrait enlever leurs filles dans leur sommeil agité par les cauchemars et s’en irait dans sa tanière afin de dévorer leurs âmes.
Sautant sur l’occasion, le Prince Lionel se rendit dans les montagnes à la recherche du ravisseur, mais ne trouva jamais âme qui vive. Jamais il ne trouva les jeunes filles, ni leur terrifiant bourreau. Il passa des journées entières à arpenter les sentiers rocailleux des cimes sans atteindre son but, et revenait le soir au palais, en compagnie de son épouse, totalement exténué.
Une nuit, alors qu’il dormait d’un sommeil bien mérité dans le lit conjugal, il entendit un terrible cri: celui de son épouse Constance, qui dormait à ses côtés. Le temps que sa vision s’adapte à la pénombre, il ne put voir qu’une ombre s’échapper par la fenêtre dont les rideaux ondulaient sous l’effet d’un coup de vent hâtif. L’aventure prit alors une dimension bien plus dramatique: s’il ne la retrouvait pas avant le lever du soleil, elle allait sans doute être sacrifiée sur un autel obscur, pour quelque raison malveillante. Il revêtit son armure en quelques minutes, fit seller son cheval et chevaucha jusqu’aux montagnes, suivant une grande ombre dans le ciel qui masquait les étoiles sur son passage, et d’où provenait les hurlements désespérés de sa princesse en détresse.

Conte de fées2Arrivé au pied des montagnes, là où il avait vu sa princesse disparaître, Le prince Lionel n’en pouvait plus. Voyant qu’il devrait continuer à pied en raison de l’état du sentier qu’il allait devoir emprunter pour repartir à la poursuite de sa cible, il descendit de cheval et enleva sa lourde armure qui réduisait de manière considérable sa mobilité. Il la posa sur une pierre, attacha sa monture et partit en courant à l’assaut de la montagne avec un cri de frustration. La piste refroidissait déjà, et les cris de sa chère et tendre se faisaient de plus en plus lointains et inaudibles.
Sur son chemin, il entendit un homme crier dans son dos.
-Prenez garde! disait-il. Le dragon Maldor habite ces montagnes.
Quand Lionel se retourna, il découvrit derrière lui un aventurier en côte de mailles, l’épée au poing, et avec un bouclier étincelant sur lequel se reflétait la pâle lune. Il avait les traits fins et un regard noir presque inquiétant.
-Je suis ici pour l’anéantir, déclara Lionel, sûr de lui.
-Moi aussi. Je suis Fedar de Cristabelle, Tueur de dragons.Cela fait des années que je le pourchasse, et très récemment, il a quitté ma contrée d’origine pour venir se repaître ici, faute d’âmes pures à dévorer. Croyez-moi, seul, même le plus vaillant des princes ne fait pas le poids.
-Alors joignez-vous à moi, et à deux nous aurons toutes nos chances.
-Une armée ne suffirait pas à en venir à bout.
-Ma femme est dans ses griffes, le coupa Lionel. J’irai, avec, ou sans vous.
Fedar de Cristabelle lui jetta un regard intense, profond, comme s’il tentait de percer la barrière de ses yeux pour découvrir ses pensées.
-Je vous accompagne, tâchez de garder le rythme.
Ils repartirent à deux sur la route de la tanière de la bête, tachée de sang et empestant la mort, comme si les montagnes recelaient une entrée des Enfers.
Le Prince Lionel et Fedar de Cristabelle arrivèrent à l’entrée de l’antre de la cruelle bête, trou béant creusé dans la paroi d’un python rocheux qui semblait s’enfoncer au plus profond de la terre. Ils descendirent à la lueur d’une torche improvisée l’escalier de fortune qui s’offrait à eux, et trouvèrent rapidement une autre source de lumière. De la lave en fusion, rejetée des Neuf Enfers, déferlait sans bruit le long de certaines parois, et le feu qui l’animait semblait jouir d’une vie propre.
Le prince Lionel prit la tête. Il ne voulait que sauver celle qu’on lui avait promise. Troublé par la présence du preux chevalier qui l’accompagnait, il avait du mal à rester concentré. L’autre semblait tout aussi troublé que lui, et visiblement, l’un comme l’autre aurait préféré être seul. Mais il était improbable qu’ils arrivent à leurs fins en jouant chacun à son propre compte. Au détour d’un tunnel, ils commencèrent à entendre les cris effrayés de plusieurs femmes. Lionel et Fedar dégainèrent leurs épées comme un seul homme. Le moment d’un combat inévitable approchait.
Enfin, ils trouvèrent le monstre. Cachés derrière une paroi, ils observaient l’immense créature écailleuse, ailée d’écarlates membranes réparties entre des doigts acérés. Ses yeux reptiliens diffusaient une lueur malsaine, rouge, à peine visible dans l’éclairage prodigué par les flammes qui l’entouraient, et sa grande queue surplombée de piquants dissuasifs s’achevait par une flamme intense.
Sur le côté de la terrible tanière se trouvait une cage d’acier, d’où provenaient d’innombrables lamentations, des cris et des sanglots. Lionel repéra, au milieu des jeunes filles enfermées, sa douce épouse aux cheveux éblouissants. Terrifiée, elle pleurait à chaudes larmes. Il était grand temps de la délivrer, elle et toutes les captives, et de mettre fin au règne de terreur de Maldor le Dévoreur d’Âmes.

conte de fées3A l’instant où Lionel s’élançait vers la cage d’acier qui retenait captive la douce Constance, Le dragon Maldor, cruel démon sans âge, hurla de colère et des flammes de haine s’élevèrent vers la voûte de l’immense cavité, calcinant sur place des concrétions chargées d’ans.
Quand le dragon rabaissa la tête vers l’intrus avec une vigueur inhumaine, Lionel sut qu’il n’arriverait jamais à atteindre la prison avant que le feu des Enfers ne lèche ses flancs. Un déferlement de chaleur surgit de la gueule du monstre, et Lionel se projeta de justesse en avant pour l’éviter. Il tomba à plat ventre, et se retourna dans un souffle pour faire face à la créature sans pitié. Ses yeux rencontrèrent ceux de Maldor, et il put y lire toute la haine et la colère accumulée à travers les âges d’une créature autrefois sage et bienveillante. Sa cupidité, commune chez les dragons, avait sans doute consumé toute once de gentillesse et de pitié du reptile. Au moment où la créature, prête à relancer un flot de flammes sur Lionel, cligna des yeux latéralement, le Jeune prince lut dans son regard que Maldor était complètement et à jamais voué au Mal.
Le Dévoreur d’Âmes ouvrit la gueule tandis qu’un brasier mortel se préparait déjà au fond de sa gorge. Tout à coup, une patte griffue, noire, cogna brutalement sa tête, et la bête referma la gueule dans un grognement de douleur titanesque . La seconde suivante, Lionel se rendit compte qu’un Dragon noir aussi grand que le premier se dressait fièrement sur ses pattes arrières, quelques mètres le séparant de Maldor.
-D’où sort-il? hurla-t-il à l’adresse de Fedar, tandis que les deux bêtes se livraient un combat acharné.
Mais ce dernier avait disparu. N’ayant pas le temps de le chercher, Lionel se rua sur la cage d’acier du Démon. D’un coup magistral de son épée, il fit sauter le loquet et étreignit de soulagement la princesse Constance. Le temps pressait. Les Dragons, se projetant l’un sur l’autre avec une violence inouïe, infligeaient à la cave des secousses qui faisaient s’écrouler la cavité toute entière, morceau par morceau.
Les jeunes filles s’en furent en courant, et Lionel ferma la marche. Laissant derrière lui le combat des titans, il mena les jeunes vierges jusqu’à la sortie du gouffre, haletantes et en pleurs. Nul doute que le Dragon allait sortir pour les pourchasser dès qu’il se serait débarrassé de son frère noir. Cependant, le prince savait qu’il ne pouvait pas laisser son compagnon dans l’antre du Monstre. Son cœur s’étreignit à l’idée de le laisser mourir, et ainsi faire du Prince épris de justice un lâche qui laisse tomber ses compagnons de lutte.
-Constance! appela-t-il.
La princesse émergea du groupe de jeunes filles, ses larmes séchées d’un revers de main.
-Veillez à mettre ces demoiselles en lieu sûr, je vous accorde toute ma confiance, et je sais que vous en êtes plus que capable. Je ne puis laisser Fedar de Cristabelle se faire ensevelir sous les éboulis.
-Mon époux, votre loyauté n’a pas d’égal mais Vous ne pouvez pas venir en aide à Fedar, c’est lui qui…
Mais Lionel, déjà engagé dans l’entrée de la grotte, n’entendit jamais la fin de sa recommandation.
A mi-chemin entre l’entrée et la tanière, Lionel fut contraint de se jeter à plat ventre pour éviter les deux immenses créatures qui volaient à tire-d’aile vers la sortie. Leur passage si rapide provoqua un énorme tremblement, et le tunnel s’éboula, une centaine de mètres devant Lionel.
-Non!!! cria-t-il, sentant des larmes de tristesse et de frustration monter en lui.
Il avait échoué, et Fedar de Cristabelle était sans doute mort, écrasé sous des tonnes de roc. Jamais il n’avait failli à sauver la veuve et l’orphelin, pourtant, il venait de faillir à sauver le chevalier errant.
A contrecœur, il fit machine arrière et courut vers la sortie, juste avant que toute la structure ne s’effondre dans un fracas infernal. A l’air libre, sa seule préoccupation était de rattraper son épouse pour l’escorter, elle et ses protégées, dans un lieu sûr.
Quand il les rattrapa, sur le sentier qui l’avait conduit dans l’antre de Maldor, il fut saisi par le souvenir de sa rencontre si brève avec le chevalier. Une fraternité soudaine et irraisonnée s’était installée entre les deux hommes à ce moment, et Lionel ne s’en aperçut que trop tard. Ses yeux se remplirent à nouveau d’un regret et d’une peine profonde, sans que les larmes n’osent percer ses paupières. Il se devait d’être fort et d’assumer son échec comme tout prince devait le faire.
-Mon mari! s’écria la jeune Princesse. Je craignais pour votre vie. Que se passe-t-il? Vos yeux expriment une tristesse sans pareille.
-Il est mort, expliqua le Prince. Mais les Bardes chanteront sa bravoure.
-Il n’est pas mort, le corrigea Constance en se jetant dans ses bras. Il est là haut!
Elle pointa alors le ciel de son indexe gracieux, et Lionel discerna les deux dragons dans un combat de flammes épouvantable, mais il ne put voir aucun corps dans leurs griffes.
-Vous étiez en transe, en vous livrant à un combat de regards avec Maldor, continua la Princesse Constance. Il s’est transformé en dragon et vous a sauvé d’une mort certaine.
Un soulagement sans limites s’empara de Lionel. Rien ne put le rendre plus heureux. Sa mission avait été un succès. Il continua son chemin, suivant des yeux la bataille aérienne qui se livrait au dessus d’eux.
-Pourvu qu’il s’en sorte, souhaita-t-il à voix basse et dans le creux de son cœur.
Quand il retrouva son cheval, une chose incroyable se produisit. D’un coup de patte, Maldor fit mordre la poussière au Dragon noir bienveillant. Celui-ci tomba dans un bois, en contrebas des montagnes, et disparut sous les arbres. Maldor Poussa un hurlement rauque de victoire, et s’enfuit vers l’horizon en faisant claquer ses lourdes ailes dans le vent.
Lionel, tétanisé, passa à l’action dès qu’il eut disparu. Il détacha son cheval et l’orienta vers le sentier.
-Constance, je vous prie, implora-til en se mettant en selle. Occupez vous bien d’elles comme vous l’avez déjà fait. Vous ne risquez plus rien pour l’instant. Fedar m’a sauvé la vie une fois, et c’est à moi d’honorer ma dette.
-Faîtes, mon mari. C’est votre bravoure qu’on chantera aux cotés du nom de Fedar.
-Qu’il en soit ainsi, répondit Lionel en éperonnant sa monture.
Il galopa jusqu’aux bois sans laisser de répit à son cheval. Il se dirigea à l’aveuglette vers l’endroit où avait eu lieu l’impact, et aperçut entre les branchages une petite clairière, dont les alentours étaient parsemés de flammes isolées. Au centre se trouvait le corps de Fedar, inconscient, ayant recouvré sa forme humaine et ses habits d’aventurier. Lionel sauta de cheval pour s’agenouiller devant le chevalier-dragon. Il colla son oreille contre son torse, et sa chaleur associée au son des battements de son cœur furent pour lui un réel soulagement. Fedar de Cristabelle vivait. Il le souleva, et le trouvant trop lourd, il le reposa. Le prince enleva la chemise de mailles de l’aventurier et entrepris de le porter à nouveau. Il enroula les bras du dormeur autour de son cou et passa les siens sous ses jambes. Il se redressa et marcha vers son cheval. Positionné derrière lui, le maintenant en selle, Lionel se remit en route vers le Palais. Seuls les sages de la royale bâtisse pourraient lui prodiguer les soins nécessaires.

conte de fées4Allongé dans un lit de plume, dans la plus haute tour du Château, Fedar n’arrivait pas à récupérer du combat qu’il avait mené seul contre Maldor le Maléfique. Lionel et Constance, inquiétés par son état, restaient à son chevet des journées entières. Un beau jour, le bienveillant hôte du Chevalier-Dragon de Cristabelle, le Roi Hérald en personne, vint s’inquiéter de l’état de son invité. Voyant que les remèdes des sages et des soigneuses du palais ne suffisaient pas à le remettre sur pieds, et que des perles de sueur perlaient sur son front, marquant une fièvre sérieuse, il prit sa belle fille à parti.
-Princesse Constance, lui demanda-t-il en aparté. Vous voyez comme moi l’état d’inquiétude de Lionel pour son ami. Pour Fedar de Cristabelle qui nous a sauvé d’un fléau sans bornes et pour mon fils, je vous serai gré d’aller quérir la Fée Liselle qui se cache dans les jardins. Je suis sûr que vous seule savez où elle se trouve.
-C’est que… bredouilla la Princesse. Elle m’a fait promettre de ne pas révéler sa cachette pour que vos hommes ne viennent plus l’importuner.
-Vous n’avez qu’à vous y rendre seule, et lui demander de nous aider à soigner cet homme, terrassé par une maladie que vous comme moi ne pouvons soigner de nous-mêmes.
-Il en sera ainsi, acquiesça à contrecœur la jeune Constance. Si c’est le seul moyen de sauver celui qui a contribué à ma libération et à celle de tout le pays… J’irai au crépuscule, lorsque le soleil sera plus clément à ses yeux.
Le soir même, du haut de la tour, Lionel vit sa princesse disparaître entre les arbustes des immenses jardins du palais. Lorsqu’elle refit surface, à la nuit tombée, elle était suivie par une petite boule luminescente, virevoltant autour d’elle.
Le roi Hérald, accompagné de sa femme la Reine et de sa belle fille fit alors irruption dans la chambre du malade où le Prince Lionel s’était endormi. Le bruit de la porte le réveilla en sursaut, et il put voir la fée, petit être au corps gracieux et aux ailes translucides s’approcher de Fedar.
-Il est intoxiqué au poison de Dragon, commenta-t-elle d’une façon la plus tranquille qui soit. Je ne peux pas le sauver.
-Attendez, risqua Lionel. Il n’y a pas la moindre chose que vous pourriez faire ?
-Le seul moyen de le sauver est de détruire le dragon qui l’a empoisonné, déclara la fée lunatique. Je ne vois pas, sans l’aide d’un dragon, comment vous pourriez faire pour accomplir un tel exploit.
-Mais il s’agit d’un Demi dragon, intervint Constance.
-Cela change tout, rit Liselle de sa voix cristalline. Voici ce que je peux faire : je dois disposer d’un contre poison qui le réveillera durant quatorze jours, pas une minute de plus. Mais s’il s’avère que Maldor est toujours en vie lorsque ce délai sera écoulé, le Demi-Dragon de Cristabelle sera plongé dans un coma sans fin.
-Alors la seule chance qu’on peut lui donner est de… se sauver lui-même ? glapit la Reine.
-Exactement, acquiesça gravement la petite fée lumineuse.
-Alors faites, décréta le roi. C’est une chance ou aucune, le choix est vite fait.
Le lendemain, Le Chevalier-Dragon était sur pieds, totalement revigoré. Quand le roi rentra sans la chambre pour le saluer, son fils était déjà sur place.
-Il n’y a pas une minute à perdre, expliqua-t-il. Je vous ai préparé un cheval, et vous pourrez aller trouver Maldor dès que l’envie vous en prendra. Sachez que mes portes vous resteront ouvertes à jamais. Je ne sais quelles sont vos obligations, mais, dans tous les cas possibles et imaginables, vous serez le bienvenu dans ma demeure.
-J’en serai honoré, répondit le Chevalier. Je viens de découvrir la nature royale de votre fils, et c’est avec grand plaisir que je reviendrai pour lui rendre visite.
-Je viens avec vous, intervint le jeune Lionel.
-C’est brave, mais inutile, rappela Fedar. Vous ne serez pas de taille contre un dragon, et donc d’aucune aide lors de mon combat.
-Certes, approuva Lionel, mais si d’aventure vous veniez à en ressortir en mauvais état, je serais là pour vous ramener en lieu sûr.
-Alors allez-y à deux, décida le Roi Hérald. Mon fils en gage d’assurance contre les imprévus est le moins que mon royaume puisse faire pour vous aider dans votre quête.
-A présent, ne perdons pas de temps, il ne nous reste qu’un peu plus de treize jours pour trouver ce dragon et l’envoyer là où Maldor le dévoreur d’Âmes devrait être.
Quatre jours plus tard, Fedar et Lionel étaient sur la route de Cristabelle, là où le Chevalier Dragon pensait que Maldor s’était replié après la destruction de son logis. Il y avait plus de 10 ans qu’il le pourchassait, et il savait bien quelles étaient ses cachettes les plus secrètes. Durant le voyage, les deux jeunes hommes se rapprochèrent si ostensiblement qu’on eut pu jurer qu’ils étaient frères.
Le douzième jour, les compagnons étaient encore bien loin de la cité de Cristabelle, et Lionel commençait à redouter de voir son compagnon succomber sur le chemin. Il perdait peu à peu tout espoir et toute joie, et il s’enfermait minute après minute dans une morosité qui ne lui était pas coutumière. C’était la fin de tout espoir.

Conte de fées5Le treizième et avant dernier jour, Lionel fit part de ses inquiétudes au Chevalier-Dragon de Cristabelle. Celui-ci acquiesça gravement, et répondit d’une voix neutre :
-Je savais qu’il faudrait transgresser les règles à un moment où à un autre. Mais d’abord, prenez ça. Ce médaillon vous permettra de retourner au palais si jamais vous êtes mis en danger. Mon échec ne signifie pas que vous deviez mourir.
Lionel accepta le cadeau, ne sachant quoi répondre, ému par la démonstration d’amitié de Fedar, à tel point qu’il dut réprimer une envie de lui sauter au cou pour le remercier.
-Ecarte-toi, poursuivit-il. Nous allons nous y rendre d’une façon plus rapide.
Il descendit de son cheval en soupirant et lentement, il changea. Ses bras devinrent ailes, son beau visage se déforma pour devenir la face impassible du dragon. Une longue queue sortit de son dos, et il grandit de quelques toises. Noir, l’œil jaune, le dragon fit signe au jeune Lione,l qui tentait de raisonner son cheval terrifié, de monter sur son dos. Un peu apeuré, mais vouant une confiance aveugle à l’aventurier, Lionel accepta et pris place sur le dos de la créature à la quelle il se cramponna non sans effort. D’un coup d’ailes, le dragon s’éleva dans les airs, et peu à peu pris de l’altitude. D’en haut, Lionel voyait les chaumières des villages et les fermes de la région à des lieues alentours. Le majestueux dragon n’eut aucune peine à s’orienter, et en un jour, ils étaient arrivés à la hauteur d’une montagne qui semblait ne pas avoir de cime. Des nuages noirs et inquiétants semblaient tournoyer autour du python rocheux, menaçants. Fedar le Dragon Noir se posa en douceur dans une prairie inhabitée au pied du mont.
En une minute à peine, une fois Lionel descendu de son dos, l’imposant dragon se métamorphosa en jeune homme. Son visage retrouva sa grâce et ses cheveux bruns coutumiers. Ses traits se firent cléments et aimants. Fedar attrapa la main du Prince qui l’aida à se relever de l’herbe dans laquelle il était assis, verte mais obscurcie par les nuages malfaisants attirés par le mal qui sommeillait dans la montagne. La minute suivante, ils courraient côte à côte pour atteindre la grotte de Maldor le Dévoreur d’Âmes, bien plus haut dans la montagne. Peu à peu, l’herbe qui les entourait se changea en roc parsemé d’herbes folles, le bruit des criquets en grondement du tonnerre.
Haletants, au bout d’une heure de course effrénée, les compères se remirent à la marche, bien que le temps leur manque. Douze heures seulement les séparaient du moment crucial. Arrivés devant l’entrée béante de la tanière de la Bête, Ils jetèrent l’un à l’autre un regard assuré, et entrèrent tête baissée. L’intérieur ressemblait à s’y méprendre à la demeure qu’ils avaient déjà visité, à ceci près que des tonnes de trésoreries et d’objets resplendissants étaient empilés sans grand ordre dans les recoins sombres. D’un souffle, tel un cracheur de Feu, Fedar alluma une torche avec un clin d’œil entendu vers son ami duquel il se savait à présent inséparable. A deux, confiants, ils avancèrent vers le Mal incarné.
Ils trouvèrent Maldor, incroyablement affaibli, dans la salle la plus vaste de la grotte. Fedar trouva une cachette où il dit au Prince d’attendre. Celui-ci se laissa faire, et se cacha à l’endroit indiqué, tandis que le chevalier de Cristabelle s’avançait au devant d’un nouveau combat acharné. A peine Maldor l’eut aperçu que la bataille s’engagea. Dans un déluge de flammes et d’acide, les créatures se livrèrent à nouveau à un affrontement titanesque. Le conflit sembla durer des heures sans qu’aucun des deux ne prenne réellement l’avantage. Néanmoins, ils s’affaiblissaient l’un l’autre, et Lionel sentait son cœur s’emballer à chaque fois que son partenaire prenait un mauvais coup où semblait tout simplement ressentir de la douleur. Soudain, Il entendit le cri, bien humain, de Fedar. Dans une explosion de lumière, le Héros de Cristabelle redevint l’homme qu’il avait l’habitude d’être et s’affaissa lourdement sur le sol. Le Dragon Maldor, affaibli, mais victorieux, regarda la dépouille de son regard démoniaque, tandis que la vie s’en échappait comme les dernières minutes du compte à rebours s’écoulaient. Lionel, impuissant, considéra la scène, tout à coup pris d’une sérénité sans limites. Son être pleurait de la défaite de Fedar, mais ses actes refusaient d’afficher son deuil. Il restait quelques poignées de secondes avant que tout ne soit joué.
Soudain sûr de lui, il sortit de sa cachette, dégaina son arme et avança vers Maldor, sans afficher aucune haine. Celui-ci, ayant baissé sa garde, ignorant qu’un autre adversaire se présentait devant lui, ne remarqua même pas le Prince qui marchait vers lui, inébranlable. Soudain, il le vit, mais il était trop tard. L’épée du Prince, mue par la tristesse de son porteur, s’enfonça dans le poitrail découvert du Dévoreur d’Âmes. En un hurlement monstrueux, celui-ci s’effondra et l’étincelle de malice malsaine qui brulait dans ses yeux s’éteignit à jamais.
Lionel détacha de son cou le médaillon magique, alla soulever Fedar pour la seconde fois dans ses bras, et dans le même état d’apathie qu’il affichait depuis la chute de son ami, le serra dans ses mains et prononça le nom du palais. Le décor changea tout autour de lui. Les murs de lave se muèrent en murs de pierre, les gravats du sol en pavés. Il était de retour dans la chambre de la tour, au plus haut étage du palais de son père. Il fit chercher par une servante sa femme, et lui précisa qu’il voulait qu’elle vienne avec la fée, et qu’elle la dérange si nécessaire. Il était indispensable qu’elle soit là, et Lionel était prêt à tout sacrifier pour voir la vie ressurgir dans les yeux de Fedar de Cristabelle. Il fallait tenter le tout pour le tout.
Quand Constance entra précipitamment suivie de près par le Roi Hérald et sa femme, et accompagnée de la petite fée narquoise prénommée Liselle, Lionel était au bord des larmes. Petit à petit, il se délivrait de l’absence émotionnelle pour plonger dans une peur panique.
Liselle s’approcha et finit par annoncer son diagnostic.
-Il est entre vie et mort, annonça-t-elle. Il a encore une chance de s’en sortir, mais malheureusement Maldor est mort de justesse. Trop. Mais il pourra un jour sortir de son coma, car Maldor est mort à l’instant où la vie s’est échappée du corps du chevalier.
-Quelle est cette unique chance ? s’impatienta Constance.
-Seul un baiser de son amour véritable pourra le sauver.
Constance fondit en larmes.
-Nous ne connaissons aucune femme qui puisse combler ce manque, se lamenta le Roi.
C’est alors que le jour se fit dans l’esprit embrumé du prince Lionel. Cette soudaine fraternité, ces élans de tendresse, cet attachement mutuel… Se pouvait-il que…
Tremblant, espérant dans le fond de son cœur qu’il n’avait pas tort, il s’approcha du lit, se pencha sur le chevalier, et déposa un baiser d’une douceur insoupçonnée sur ses lèvres presque froides. Il resta ainsi quelques secondes, n’osant regarder si Fedar se réveillait, quelle pourrait être sa réaction et n’osant affronter le regard de tous ceux qui se trouvaient derrière lui. C’est alors qu’il sentit les lèvres du chevalier se joindre aux siennes, et retrouver un semblant de chaleur. Dans un silence si pesant qu’il put être palpable, le Chevalier-Dragon se redressa sur le lit et regarda au fond des yeux l’homme qui venait de le sauver, de la façon la plus tendre qui soit. Et son regard n’exprimait que l’amour qu’il vouait au jeune Prince.
Il fallut des années au roi pour s’habituer à la cruelle révélation à laquelle il avait assisté ce jour là.48930907 Mais aimant trop son fils pour l’exiler, et ayant prêté serment à Fedar de toujours lui ouvrir ses portes, quelle que soit la situation, il ne put rien faire pour empêcher cet amour. Constance, quant à elle, réagit d’une façon la plus compréhensive qui soit. D’abord choquée, elle comprit que Lionel et elle ne s’étaient jamais aimés et que ce qui les unissait tenait plus d’une amitié profonde et inébranlable. Sans déclarer le scandale qui aurait brisé le lien diplomatique entre ses parents et beaux parents, elle s’énamoura d’un jeune écuyer du Palais et reconnut en lui l’amour qu’elle attendait depuis longtemps.
Pour ce qu’il est de Fedar de Cristabelle, Fléaux des Dragons et Dragon lui-même, et du Prince Lionel, le Pourfendeur de Démons, les bardes de la contrée chantèrent pendant de nombreux siècles leur légende, n’omettant jamais de conclure leurs chansons de gestes par « Ensemble, unis,  Ils vécurent heureux bien qu’ils n’eurent jamais d’enfants… »
Fin

A suivre prochainement: le débat idéologique accompagnant ce texte…


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