Ellipse–Collision (Autopsy–2007)
Rico était encore tremblant lorsqu’il arriva au commissariat. Jamais encore il n’était passé aussi près de la mort. A présent, il fallait qu’il aille tout mettre au clair. Il entra et se dirigea vers son bureau, jetant à peine un regard vers Sarah qui était restée à l’extérieur pour fumer sa clope, adossée à la voiture. Pour une fois, il n’allait pas le lui reprocher, ses nerfs ayant été mis eux-aussi à rude épreuve durant ces dernières heures.
Il passa devant ses collègues sans même les remarquer, encore confus des évènements récents et inquiet au sujet d’Emmanuel, et entra dans le bureau qu’il partageait avec sa coéquipière.
Cherchant ses mots, se préparant à la confrontation, il ouvrit le tiroir de son bureau et saisit la clé des salles de garde-à-vue. Comment allait-il pouvoir le lui expliquer… ? Emmanuel pourrait-il jamais lui pardonner son manque de confiance? Et qu’en penserait Rose, dans tout ça? Avait-il été trop prompt à revenir sous son toit?
Immobile devant la porte de son bureau, il se mordit la lèvre et serra dans sa main le trousseau de clés. Un tel comportement — depuis le moment où il l’avait suivi, jaloux, dans ce bar, jusqu’à celui où il l’avait personnellement interrogé — était intolérable. De la part du flic comme de la part de l’amant.
Il secoua la tête et saisit la poignée de la porte de son bureau qu’il ouvrit à la volée, armé d’une nouvelle et ferme résolution. Après tout, le pire avait été évité. Jamais il ne s’était trompé à propos de son amant, ni de ses sentiments à son égard. Jamais Emmanuel n’avait trahi sa confiance. Et jamais il n’aurait dû en douter.
Rico s’arrêta de nouveau en chemin, troublé. Il croisa le regard interrogateur d’un lieutenant, et se remit à marcher, gêné.
Et Damien…
Rico se détourna et, pris d’une impulsion violente, frappa de son poing serré dans le mur, s’enfonçant les clés de la salle d’interrogatoire dans la paume et attirant à l’occasion les regards surpris de ses collègues.
Damien avait été tué par sa faute. Comment feraient-ils pour pouvoir à nouveau se regarder en face?
***
Emmanuel attendait, anxieux, dans la salle de garde à vue. Une main tenant son menton et l’autre appuyée dans le creux de son coude, il déambulait depuis des heures, usant le sol jusque dans les coins de la pièce.
Et s’il était retenu en tant que complice? Si l’identification avait été une nouvelle fois positive? Serait-il jeté en prison?
Était-ce cela, la conséquence de ses actes? Être accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis? Blessé, Rico allait probablement pousser la tournure de l’enquête en sa défaveur. Il ne pouvait pas lui en vouloir pour ça.
Rico lui avait prouvé qu’il l’aimait, et pourtant, il doutait à présent de lui. Peut-être qu’il aurait dû tout lui dire depuis le début, dans la plus grande transparence. Peut-être qu’ainsi, Rico n’aurait jamais remis en question la sincérité de leur relation.
Emmanuel fronça les sourcils et s’adossa au mur terne de la salle mal éclairée.
Et peut-être que Damien serait toujours vivant.
C’était Rico qui avait fait tuer Damien. Sa défiance initiale n’avait pas été causé par l’enquête, mais par une jalousie maladive. Avant de le voir, jamais il n’aurait soupçonné la ressemblance avec le meurtrier. Et c’était sa réaction violente qui avait été à l’origine de la fuite inconsidérée de Damien.
D’une certaine façon, il avait un homicide — même involontaire — sur les mains.
Même s’il était disculpé et qu’ils vivaient de nouveau ensemble, même s’il était certain de l’aimer encore et que la réciproque était vraie, comment feraient-ils pour à nouveau se regarder en face? Pourraient-ils supporter le poids de ces évènements?
Sorti de sa torpeur par le bruit des clés dans la serrure de la porte, Emmanuel se redressa et fit un pas en avant.
Allons bon, qu’est-ce qu’on venait lui annoncer cette fois-ci?
***
Dehors, Sarah observait le tremblement compulsif de ses doigts pourtant crispés sur sa cigarette. De l’autre main, elle jouait machinalement avec le briquet que lui avait donné Rico, gravé à son nom.
Elle exhala un nuage de fumée grise et regarda sa montre. Dix-huit heures quinze. La journée, riche en émotions, touchait visiblement — grâce à Dieu! — à sa fin. Tenant toujours le briquet, elle passa sa main à l’arrière de sa tête et apprécia du bout des doigts la taille de la bosse qui s’y trouvait.
Ce salaud n’y était pas allé de main morte. Esquissant une grimace de douleur au contact de ses propres doigts, elle rabaissa son bras et se remit à jouer avec le briquet nouvellement acquis, tirant une nouvelle bouffée de tabac.
Soudain, elle entendit un bruit sourd, indistinct, en provenance du commissariat. Des exclamations s’élevèrent et elle vit des hommes armés passer en courant derrière la porte automatique.
Rico.
Il s’était passé quelque chose.
Jetant son briquet et sa cigarette à terre, elle accourut à l’intérieur.
