MA&E – Deuil Idyllique
Marc s’assit sur la balançoire et regarda le néant pailleté de la voûte céleste.
― Je me croirais dans un film, confia-t-il en souriant.
Edwin acquiesça en regardant le ciel à son tour.
― Et un film sacrément niais, ajouta-t-il en redirigeant son regard vers Marc.
Les yeux du jeune homme n’avaient jamais été aussi lumineux, compte tenu de la pénombre environnante. Ses pupilles claires luisaient d’un éclat envoûtant.
― Je suis heureux que tu sois revenu, soupira-t-il en s’asseyant à son tour sur le deuxième siège.
Marc ne répondit pas, les yeux perdus dans le vague. Il se contenta de sourire légèrement. Edwin soupira et regarda ses chaussures.
― Je ne sais pas quoi te dire, avoua Marc en tournant enfin la tête vers lui.
― Je ne suis pas certain qu’il y ait quoi que ce soit à dire. Tu étais parti et… Te revoilà.
Il fit une courte pause, hésitant à poursuivre, puis se ressaisit :
― Je suis totalement perdu. As-tu seulement éprouvé pour moi ce que j’éprouve ― encore ― pour toi ?
Un silence.
― Marc, geignit Edwin. Ne peux-tu pas être honnête, pour une fois ? J’ai attendu six mois. Six longs mois où je t’ai regretté tous les jours. J’en ai assez de t’attendre. Assez de penser qu’un jour tu me reviendras. Assez de penser qu’un jour j’aurai de nouveau une véritable conversation avec toi. Réponds-moi !
Marc resta muet et immobile, la tête penchée en avant, les yeux crispés.
― Marc…
Il releva la tête, et ce furent des yeux humides qui se révélèrent à Edwin.
― Je n’ai jamais eu l’intention de te faire souffrir. Ni par mon départ, ni par mon silence, ni par cette conversation.
― Je n’en doute pas ! s’emporta Edwin. Mais c’est terriblement inefficace, alors je te le demande : dis-le. M’aimes-tu encore ?
…
Ce fut la météo de ce lundi matin qui mit fin au rêve d’Edwin. Comme d’habitude, la moitié gauche du lit était désespérément vide. C’était idiot. Idiot.
Comment Marc aurait-il pu être là ? Aurait-il seulement consenti à avoir cette conversation ? Et ce décor idyllique, n’était-il pas seulement le fruit d’un désir futile, si digne d’Edwin ? Aujourd’hui, ça faisait deux mois et vingt-quatre jours. Deux mois et vingt-quatre jours qu’il faisait un deuil qui semblait ne plus avoir de fin.
Léthargie dansante
Balaye de tes bras ces soucis qui te hantent
Détruis à coups de poing cette éternelle attente
Envoie valser ce point qui se noue dans ton ventre
Accueille au fond de toi la léthargie dansante
Danse au fil de ta vie
Danse contre ta mort,
Danse contre le temps
Qui passe et passe encore
Danse au bal de l’oubli,
Danse sans tes remords,
Danse avec ce sourire
Que tu as quand tu dors…
MA&E – Heartbeat
Lorsqu’ Edwin arriva au Centre, il était déjà minuit passé. Judith était en train de fermer l’entrée principale lorsqu’il vint toquer contre le verre, ce qui la fit sursauter. Elle fit tourner la clé dans l’autre sens et ouvrit un battant.
― Qu’est-ce que tu fais ici à une heure pareille ? Soupira-t-elle en tentant de dissimuler le sourire qui naissait à la commissure de ses lèvres.
― Judith, fit-il d’un ton un peu trop sérieux pour être crédible, Il me faut la salle ce soir.
― Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu sais très bien que je vais me faire tuer si je laisse accès aux salles en pleine nuit, qui plus est à quelqu’un qui ne fait même pas partie de la liste des employés du Centre…
Edwin fit la moue en baissant la tête, des yeux quémandeurs fixés sur la jeune femme.
― Edwin… prévint-elle.
― S’il te plaît…
Judith poussa un soupir d’un air contrarié et écarta le battant.
― Bon, entre. Mais si tu te fais chopper, dis que tu es rentré par effraction où un truc dans le genre.
Edwin releva la tête, un sourire recouvrant la moitié de son visage.
― Merci beaucoup.
― Je suis bien trop bonne avec toi, jeune homme.
― Tu es un amour.
― Et n’allume pas la lumière du couloir, c’est suspect. Tu seras gentil d’éviter de me faire perdre mon poste.
― Tu devrais venir danser, plutôt.
― C’est ça. Je danse avec la grâce d’un paresseux qui se serait pris la patte dans une porte de garage.
― Je finirai par te faire danser, ma grande, affirma Edwin d’un air convaincu. Tu ne le sais pas encore, mais je peux t’assurer que tu as ça dans le sang.
― Bien sûr. Bon, vas-y et n’oublie pas la lumière du couloir !
Edwin se pencha et l’embrassa sur la joue avec un bruit audible.
― T’inquiète pas.
Il s’éloigna en direction de la salle de danse, en lui adressant un dernier baiser à distance.
Edwin n’alluma pas la lumière du couloir et se dirigea vers le studio à tâtons. Une fois la porte refermée derrière lui, il alluma la lumière et chercha l’interrupteur des spots rouges et verts qui étaient installés au plafond. Il les alluma et éteignit les néons, plongeant la salle dans une douce obscurité qui conférait à l’espace des allures de salle de spectacle. S’asseyant en dehors de la zone éclairée, il enleva ses chaussures et sa veste, et enfila ses chaussures de danse. Il fouilla dans ses poches et en tira son lecteur MP3, qu’il connecta au Jack dans l’armoire-sono. Il choisit une liste de lecture intermédiaire, dont les chansons étaient choisies pour leur mélodie douce et leur rythme marqué.
Il s’échauffa rapidement, se laissant envahir par la musique. Puis il commença à danser, naturellement, se laissant porter par les notes et les vibrations des basses. Ses gestes étaient précis, calculés, mais d’une spontanéité qu’il n’avait pas réussi à reproduire depuis un bon moment. Inspiré, ses gestes se firent aériens et il se sentit presque décoller du sol. Il fit le vide dans son esprit et continua de plus belle.
Lorsqu’il venait au studio pour ses entraînements hebdomadaires, il était toujours encadré par un professeur et un groupe. Les chorégraphies étaient toujours prévues à l’avance, établies, immuables. Lorsqu’il s’y rendait le soir, tapant sur la bonne épaule de Judith, c’était différent. Personne n’était là pour lui imposer ses mouvements, pas même le voir à l’œuvre. Il laissait libre cours à sa créativité, laissait parler son corps sans texte pré-établi. Il laissait ses mouvements extérioriser tout ce qu’il ressentait, lorsque même les mots étaient insuffisants pour les exprimer.
Très vite, la fatigue de la nuit précédente le quitta, et il sentit à peine sa température interne augmenter, trop occupé à écouter ce que son cœur avait à lui dire.
La chanson arriva à son terme et il s’arrêta, un peu essoufflé. Jamais il n’était aussi en paix avec lui-même que lorsqu’il dansait, sans ligne directrice, l’esprit libre.
Le morceau suivant commença par des battements de cœur. Edwin sentit le sien se serrer à ce son, revivant la nuit de la veille en un instant. Ressentant ce cœur qui avait battu contre le sien, ressentant à nouveau une présence, intime, qui n’était pas dans la pièce. Les battements de cœur continuèrent et ils furent bientôt rejoints par un piano. Sortant de sa torpeur, Edwin se força à commencer à danser, troublé, et à la fois revigoré par cette chanson qu’il connaissait bien. Son propre rythme cardiaque sembla s’accélérer pour s’adapter au rythme du morceau, et il lui sembla que sa poitrine allait s’envoler. Le rythme fut bientôt complété par des percussions rythmées, venant modérer la douceur du début du morceau.
Il dansa, revivant la douceur et l’intensité d’évènements pourtant frais dans sa mémoire, mais qui paraissaient si lointains qu’il doutait de les avoir vraiment vécus. La musique ramena à lui des sensations qui semblaient absurdes s’il y posait des mots, et ses mouvements s’adaptèrent en conséquence, reproduisant ce qui lui semblait être le mieux décrit par une langueur intense. Il se laissa couler comme un fluide, pour se bloquer à chaque battement. Il ressentit presque la chaleur de lèvres dans son cou, presque la caresse de mains qui n’étaient pas les siennes. Il dansa, l’esprit pour une fois bien occupé. Il dansa, ses gestes, pourtant précis, semblant toujours insuffisants pour laisser ces sensations et ces émotions s’évaporer dans la salle. Il dansa sans limitations, à s’en froisser des muscles.
Le morceau s’acheva, et il s’écroula, essoufflé et suant, mais un sourire béat aux lèvres.
MA&E – A(i)mant
La présence de Marc devenait étouffante. Cette obsession parfaitement motrice initialement s’était changée en un cauchemar de tous les instants. Edwin était étreint par une sensation de malaise oppressante. Depuis le comptoir, il observait le manège des clients, et ne pouvait ignorer celui de l’un d’entre eux en particulier. À vrai dire, Marc n’avait jamais rien fait – du moins, pas consciemment – pour générer ce malaise. Pour rester parfaitement objectif, il n’y pouvait pas grand chose. Edwin se sentait perpétuellement repoussé dans une position de demande désespérée. Position qui ne lui plaisait guère.
Depuis le départ d’Angélina, et depuis cette soirée en particulier, leur relation était passée d’une courtoisie cordiale à une proximité – pouvait-on seulement la qualifier d’amitié ? – étouffante. C’était un peu comme être un enfant devant un sapin de Noël, privé du droit de même effleurer les paquets du bout des doigts. À la fois une frustration compréhensible, et une impression d’avoir été rabaissé et maintenu dans un état justifiant une certaine charité. Ses remarques, même amicales, devenaient systématiquement aux oreilles d’Edwin un manque de respect certain, et il se sentait de plus en plus offensé par ses taquineries. Et tout à fait objectivement, Edwin savait bien qu’il ne pouvait l’en blâmer. Marc était simplement lui-même, ni plus ni moins, et c’était bien cela qui était insupportable.
Edwin reposa derrière le comptoir le torchon qu’il était en train de tordre nerveusement et tenta de se décontracter, lâchant enfin des yeux l’objet de ses réflexions.
Au fond, Marc avait tout pour lui. Il pouvait les avoir, toutes et tous, à l’aide d’un simple sourire.
Et il le savait parfaitement. Il en jouait, c’était évident. Pourquoi chercher plus lorsque tout était déjà à portée de main, attendant d’être servi sur un plateau d’argent ? Et Edwin n’était qu’un client de plus dans une très longue file d’attente. Il s’agissait juste d’une personne qu’il s’adonnait à séduire pour le simple plaisir de constater son succès.
Il n’avait pas envie de se laisser faire, de se laisser manipuler, rabaisser, humilier. Et pourtant, il ne pouvait le lâcher des yeux bien longtemps. Même s’il se forçait, son regard retombait toujours, consciemment ou non, sur la même personne. Il avait déjà mis le doigt dans l’engrenage.
Edwin ferma les paupières et prit une longue inspiration avant de se remettre à la tâche. S’il ne se sortait pas tout ça de la tête, il allait finir par perdre la raison. Il lui tardait de se rendre à son entraînement, et de pouvoir à nouveau se noyer dans le rythme et la musique.
Stase mécanique–Texte orphelin
Réveille-toi.
Chaque arbre dépenaillé que je dépassais en cachait un autre, et leur écorce grise se faisait rugueuse sous mes doigts. Leurs branches nues se tendaient vers le ciel, cherchant vainement un chemin vers un soleil absent. Dans ce bois dense, où la lumière semblait venir de partout et nulle part à la fois, aucun point de repère ne se détachait du paysage. Tout n’était que bois mort, étendue infinie privée d’horizon. Et pourtant, un air entêtant parvenait à mes oreilles. Un air doux et mélodieux qui semblait tout droit provenu d’une boîte à musique.
Guidés par cette mélodie, mes pas me menaient toujours plus loin au cœur de la forêt, mais jamais sa source ne semblait se rapprocher. Petit à petit, j’eus l’impression que l’air se faisait de plus en plus froid. Bientôt, de petits nuages de vapeur se formèrent devant mon visage à chaque expiration, et l’écorce sèche des troncs morts se couvrit de givre.
Au détour d’un arbre qui ressemblait en tous points aux autres, je découvris une petite clairière, et mes yeux s’écarquillèrent. Au centre de la clairière, aussi grise que la terre nue qui composait son sol, se tenait un énorme bloc de glace qui semblait léviter. Il tournait sur lui-même dans un mouvement très lent, et sa forme évoquait un cœur aux arrêtes coupantes.
C’est en m’approchant de la structure que je m’aperçus qu’il était en fait porté par une barre métallique qui plongeait dans la terre et s’enfonçait, à l’autre extrémité, dans la glace. Fronçant les sourcils, je tentai de distinguer ce qui se trouvait à l’intérieur. Je vis alors, aussi clairement que si la glace n’avait pas été là, un assemblage complexe de rouages et de courroies, figées par le gel dans une stase inévitable.
Je posai ma main sur la glace, tentant de comprendre ce que j’avais sous les yeux. Le cœur continuait de tourner sur son axe, seul mouvement encore possible sous le joug du froid.
C’est alors qu’à l’autre bout de la clairière, une silhouette sortit du bois. Colorée comme un feu d’artifice dans un nuage de cendre, elle s’approcha, révélant son visage. L’homme qui se tenait là me sourit d’un air confiant, comme s’il m’avait toujours connu. Il vint vers moi d’un pas lent et posé, et chaque mètre qu’il parcourait faisait naître en moi une chaleur que je ne connaissais pas encore. Sa seule présence semblait remplir la clairière immobile de mouvements et de couleurs, et je ne pus m’empêcher de sourire. Alors qu’il parcourait les derniers mètres qui le séparaient du cœur de glace, la structure sembla perdre de son éclat acéré. Elle fondait. Petit à petit, les rouages firent surface, se mettant peu à peu en mouvement à mesure qu’ils étaient libérés de leur prison gelée.
La musique parut se faire plus forte et plus enjouée, comme si elle avait toujours pris sa source dans cette machinerie cardiaque. C’est alors que mon attention fut détournée de ce mouvement miraculeux par des bras qui m’enlaçaient. Je lui rendis son étreinte, et son souffle chaud vint s’écraser contre mon cou.
Réveille-toi.
Je secouai la tête et ouvris les yeux. Le rêve s’évapora aussi vite qu’il était venu, révélant le cœur de glace qui se tenait devant moi, toujours aussi froid et gris. Je m’étais assoupi. En me frottant les bras dans un vain effort pour les réchauffer, je soupirai et claquai les talons. Si je restais ici, j’allais geler moi-même, et je ne tenais pas à finir tout entier comme cette machinerie qui s’était laissée engourdir. Si j’avais encore été capable de verser des larmes, elles se seraient sans doute solidifiées avant même de toucher le sol. Résigné, je m’enfonçai alors de nouveau dans le bois sans fin, fuyant la mélodie douçâtre qui m’appelait.
Ellipse–Collision (Autopsy–2007)
Rico était encore tremblant lorsqu’il arriva au commissariat. Jamais encore il n’était passé aussi près de la mort. A présent, il fallait qu’il aille tout mettre au clair. Il entra et se dirigea vers son bureau, jetant à peine un regard vers Sarah qui était restée à l’extérieur pour fumer sa clope, adossée à la voiture. Pour une fois, il n’allait pas le lui reprocher, ses nerfs ayant été mis eux-aussi à rude épreuve durant ces dernières heures.
Il passa devant ses collègues sans même les remarquer, encore confus des évènements récents et inquiet au sujet d’Emmanuel, et entra dans le bureau qu’il partageait avec sa coéquipière.
Cherchant ses mots, se préparant à la confrontation, il ouvrit le tiroir de son bureau et saisit la clé des salles de garde-à-vue. Comment allait-il pouvoir le lui expliquer… ? Emmanuel pourrait-il jamais lui pardonner son manque de confiance? Et qu’en penserait Rose, dans tout ça? Avait-il été trop prompt à revenir sous son toit?
Immobile devant la porte de son bureau, il se mordit la lèvre et serra dans sa main le trousseau de clés. Un tel comportement — depuis le moment où il l’avait suivi, jaloux, dans ce bar, jusqu’à celui où il l’avait personnellement interrogé — était intolérable. De la part du flic comme de la part de l’amant.
Il secoua la tête et saisit la poignée de la porte de son bureau qu’il ouvrit à la volée, armé d’une nouvelle et ferme résolution. Après tout, le pire avait été évité. Jamais il ne s’était trompé à propos de son amant, ni de ses sentiments à son égard. Jamais Emmanuel n’avait trahi sa confiance. Et jamais il n’aurait dû en douter.
Rico s’arrêta de nouveau en chemin, troublé. Il croisa le regard interrogateur d’un lieutenant, et se remit à marcher, gêné.
Et Damien…
Rico se détourna et, pris d’une impulsion violente, frappa de son poing serré dans le mur, s’enfonçant les clés de la salle d’interrogatoire dans la paume et attirant à l’occasion les regards surpris de ses collègues.
Damien avait été tué par sa faute. Comment feraient-ils pour pouvoir à nouveau se regarder en face?
***
Emmanuel attendait, anxieux, dans la salle de garde à vue. Une main tenant son menton et l’autre appuyée dans le creux de son coude, il déambulait depuis des heures, usant le sol jusque dans les coins de la pièce.
Et s’il était retenu en tant que complice? Si l’identification avait été une nouvelle fois positive? Serait-il jeté en prison?
Était-ce cela, la conséquence de ses actes? Être accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis? Blessé, Rico allait probablement pousser la tournure de l’enquête en sa défaveur. Il ne pouvait pas lui en vouloir pour ça.
Rico lui avait prouvé qu’il l’aimait, et pourtant, il doutait à présent de lui. Peut-être qu’il aurait dû tout lui dire depuis le début, dans la plus grande transparence. Peut-être qu’ainsi, Rico n’aurait jamais remis en question la sincérité de leur relation.
Emmanuel fronça les sourcils et s’adossa au mur terne de la salle mal éclairée.
Et peut-être que Damien serait toujours vivant.
C’était Rico qui avait fait tuer Damien. Sa défiance initiale n’avait pas été causé par l’enquête, mais par une jalousie maladive. Avant de le voir, jamais il n’aurait soupçonné la ressemblance avec le meurtrier. Et c’était sa réaction violente qui avait été à l’origine de la fuite inconsidérée de Damien.
D’une certaine façon, il avait un homicide — même involontaire — sur les mains.
Même s’il était disculpé et qu’ils vivaient de nouveau ensemble, même s’il était certain de l’aimer encore et que la réciproque était vraie, comment feraient-ils pour à nouveau se regarder en face? Pourraient-ils supporter le poids de ces évènements?
Sorti de sa torpeur par le bruit des clés dans la serrure de la porte, Emmanuel se redressa et fit un pas en avant.
Allons bon, qu’est-ce qu’on venait lui annoncer cette fois-ci?
***
Dehors, Sarah observait le tremblement compulsif de ses doigts pourtant crispés sur sa cigarette. De l’autre main, elle jouait machinalement avec le briquet que lui avait donné Rico, gravé à son nom.
Elle exhala un nuage de fumée grise et regarda sa montre. Dix-huit heures quinze. La journée, riche en émotions, touchait visiblement — grâce à Dieu! — à sa fin. Tenant toujours le briquet, elle passa sa main à l’arrière de sa tête et apprécia du bout des doigts la taille de la bosse qui s’y trouvait.
Ce salaud n’y était pas allé de main morte. Esquissant une grimace de douleur au contact de ses propres doigts, elle rabaissa son bras et se remit à jouer avec le briquet nouvellement acquis, tirant une nouvelle bouffée de tabac.
Soudain, elle entendit un bruit sourd, indistinct, en provenance du commissariat. Des exclamations s’élevèrent et elle vit des hommes armés passer en courant derrière la porte automatique.
Rico.
Il s’était passé quelque chose.
Jetant son briquet et sa cigarette à terre, elle accourut à l’intérieur.
Amant Littéraire
Je t’ai lu.
Je t’ai lu, mais certainement pas de la première à la dernière page. Je me suis contenté d’ouvrir le livre au hasard,de lire ce qui y était inscrit, parfois même au beau milieu d’une phrase. Et à chaque fois je me suis arrêté aussi brutalement, de façon aussi désordonnée. Puis je t’ai recouvert de ta couverture. En refermant le livre, je t’ai bordé, à ma façon.
Puis je suis revenu. Je t’ai à nouveau ouvert et j’ai contemplé toute l’encre qui couvrait tes pages. Cette encre qui dessinait des lettres et des phrases, avec un style particulier, enjôleur, cajoleur…
Et j’ai récidivé. Une fois, deux fois, trois fois… Je ne les compte plus. Et je continuerai.
Ne t’en fais pas. J’ai lu tout ce qui m’était destiné. Pour l’instant. Toutes ces pages que tu as bien voulu déverrouiller pour moi, je les ai lues.
Une nouvelle fois, j’hume ton parfum enivrant. Une douce fragrance de papier jauni, d’encre de chine et d’écrits exceptionnels. Je contemple une fois encore les courbes dansantes et gracieuses qui forment ces mots attendrissants dans une chorégraphie séduisante.
À travers ta prose, tes vers,
À travers les circonvolutions de ton vocabulaire,
Tes déclarations, je les ai lues.
Tes mots doux, je les ai lus.
Ton affection, je l’ai lue.
Ton souffle profond, je l’ai lu.
Tes caresses, je les ai lues.
Tes baisers, je les ai lus.
Nos étreinte interminables, je les ai lues.
Je nous ai lus.
Je nous ai lus, mais certainement pas de la première à la dernière page.
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Une fois de plus, je t’ouvre. Comme d’habitude. N’importe où.
Et là, je te vois dans ta plus grande beauté, celle qu’on ne peut pas voir sans ouvrir le livre.
Je me sens transporté. J’ai fait basculer la couverture et une certaine épaisseur de pages.
Un simple geste m’a fait parcourir des kilomètres.
Sans même avoir quitté ma chambre. Je suis là. Pourtant, je suis ailleurs. Dans tes bras. Dans tes yeux. Dans tes rêves éveillés. Dans tes pensées. Dans tes rires et tes pleurs.
Le rythme et la musicalité de tes mots sonnent à mes oreilles comme une chanson d’été. J’aurais envie de les chanter, mais cela briserait la magie de ce moment.
Ce moment tout simple. Le moment où je fais basculer ta couverture.
Parfois, la déception est au rendez-vous. À toutes les pages où je tombe, je ne vois que du déjà lu, du déjà vu, du déjà vécu. Alors j’attends et je recommence jusqu’à tomber sur du nouveau, de l’inconnu, une nouvelle parenthèse de bonheur vécue dans le creux de tes pages.
Et parfois je glisse une note entre deux, rédigée dans mon propre style et imprégnée de tout mon amour. Comme si je m’attendais à y voir une réponse le lendemain.
Mais tu m’as toujours surpris, car chaque fois, le lendemain, j’ouvrais le livre au hasard, et bien que je ne l’ouvre pas à l’endroit où j’avais intercalé mon feuillet, je tombais fatalement — parfois au bout de la troisième ou quatrième tentative — sur ce qui ressemblait à s’y méprendre à une réponse.
Tu savais tout depuis le début, n’est-ce pas?
Une partie de toi-même a été rédigée pour moi, et d’autres parties sont réservées à d’autres. Je voudrais t’avoir tout pour moi. Mais le temps est venu de te rendre à la bibliothèque.
Jusqu’à la prochaine fois.
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Ça faisait un moment que je n’avais pas effleuré tes pages cornées.
Et je te retrouve, là, comme d’habitude, comme un vieil ami. Et tu as encore changé. Encore une fois, je te découvre d’un regard nouveau. Tes pages sont si habituées au toucher de mes doigts que tu t’ouvres presque seul à la page où je t’ai laissé, n’attendant que mon signal pour déplier ta couverture.
Et là, je ne m’y attendais pas. Tes mots m’emportent dans une myriade de couleurs, dans une danse effrénée et vivante, il m’enivrent de mille senteurs exquises.
Mon coeur se réchauffe, il se remet à battre. D’abord discrètement, puis il calque sur le rythme de tes rimes. Les pieds se succèdent, comme autant de pas d’une chorégraphie complexe.
Puis ton rythme se calme. Tes mots se font glissants, langoureux, et la musique enjouée qui m’entoure se transforme en douce mélodie. Je sens alors toute ta chaleur se répandre dans mon corps, comme une vague d’amour balayant les derniers frissons provoqués par le monde vide et froid dans lequel je vis lorsque tu n’es pas à portée de bras.
Viennent les derniers vers. J’entends presque ton souffle sur ma nuque.
Puis tes mots s’éteignent, et je referme la couverture, décidant de ne pas te consumer en une fois.
Je passe une main dans mon cou, avec l’impression étrange qu’il y a un instant à peine, des lèvres s’étaient tenues là.
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Il n’y a que cet ouvrage qui me procure une telle sensation. Je me love dans la quiétude duveteuse d’un recoin de sa reliure, un coin de paradis au centre d’une lettrine manuscrite, un doux nuage entre deux lignes au parfum d’encre vieillie.
C’est devenu plus qu’une habitude maintenant. Plus qu’un besoin, qu’une dépendance.
Ses pages sont venues s’intercaler entre les miennes, mes mots sont venus se mélanger aux siens. C’est une ballade en amoureux, toute une vie vécue ensemble en l’espace d’une poignée de lignes, une véritable symbiose.
Ou peut-être un simple parasitage. Qu’en sais-je?
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Le papier s’est effrité, petit à petit, ne laissant entre mes doigts qu’une poudre inconsistante, comme s’il n’avait jamais existé. Un petit tas de poussière au creux de ma paume, aussi volatil que des cendres. Le phénix renaît-il toujours de ses cendres? Je n’ose pas l’espérer. Petit à petit, le vent balaye les restes du papier brûlé, réduit au néant, sans que je puisse faire quoi que ce soit pour les retenir. Traçant des arabesques gracieuses dans les multiples courants d’air, le livre s’échappe. Il vivra sa vie, sans doute. Il est temps que je parte moi aussi. Des miliers de pages vierges m’attendent juste après… Suffirait-il de tourner la page?
Conte de fées
Voici un petit conte de fées écrit il y a longtemps…
Il était une fois, dans un royaume lointain, une princesse appelée Constance dont la beauté n’avait d’égal dans aucun des royaumes environnants. Pour son dix-huitième anniversaire, sa main fut enfin proposée à un jeune Prince d’une contrée voisine, le Prince Lionel. Ils se rencontrèrent pour la première fois après leurs fiançailles officielles: leur mariage avait été décidé de longue date par leurs parents pour assurer un lien diplomatique entre les deux contrées.
Rien ne semblait alors les lier, bien que chacun veille sur l’autre d’une façon touchante et innocente. Constance passait ses journées à tisser en chantonnant, couvrant leur palais de tapis somptueux dont elle seule avait le secret. Elle pouvait aussi passer des heures, durant l’absence de son époux, à coiffer la chevelure dorée qu’elle avait magnifique afin d’être la plus belle lorsqu’il rentrerait. Souvent elle allait se promener dans les jardins du palais qu’elle ne quittait plus, en compagnie de son époux ou de converse avec les dames de la cour qui lui prodiguaient mille conseils. Les fleurs, les plantes et les animaux n’avaient plus de secrets pour elle; et on put croire qu’ils lui parlaient au creux de l’oreille lorsque personne ne regardait.
Le prince, quant à lui, arpentait le pays à la recherche de nobles causes à défendre, et revenait bien souvent bredouille. Rien ne semblait troubler la quiétude de la région, et les alentours du palais étaient dépourvus de toute malfaisance. Cependant, il avait appris à manier les armes, et sa bravoure ne laissait aucun doute. Ses admiratrices étaient nombreuses, malgré le petit nombre de prouesses qu’il avait réalisé faute de quêtes dans lesquelles s’enrôler, mais il ne leur prêtait pas attention, sans aucun doute par fidélité à son épouse la Princesse Constance.
C’est alors qu’un grand mal s’abattit d’un jour à l’autre sur la région. Chaque soir, une vierge était enlevée de sa chaumière, et elle ne reparaissait plus. Personne ne connaissait l’identité du ravisseur et ou il les emmenait, mais ce qui effrayait le plus les villageois, c’était ce qu’il leur faisait. On racontait qu’on entendait un cri toutes les nuits, provenant des montagnes, et d’étranges rumeurs commencèrent à fleurir dans les bourgades. A voix basse, les hommes se racontaient des histoires terrifiantes dans les tavernes, au coin du feu, parlant de sorcellerie et de magie noire. D’autres prétendaient que le Dragon Maldor, sévissant des siècles auparavant dans un pays éloigné, viendrait enlever leurs filles dans leur sommeil agité par les cauchemars et s’en irait dans sa tanière afin de dévorer leurs âmes.
Sautant sur l’occasion, le Prince Lionel se rendit dans les montagnes à la recherche du ravisseur, mais ne trouva jamais âme qui vive. Jamais il ne trouva les jeunes filles, ni leur terrifiant bourreau. Il passa des journées entières à arpenter les sentiers rocailleux des cimes sans atteindre son but, et revenait le soir au palais, en compagnie de son épouse, totalement exténué.
Une nuit, alors qu’il dormait d’un sommeil bien mérité dans le lit conjugal, il entendit un terrible cri: celui de son épouse Constance, qui dormait à ses côtés. Le temps que sa vision s’adapte à la pénombre, il ne put voir qu’une ombre s’échapper par la fenêtre dont les rideaux ondulaient sous l’effet d’un coup de vent hâtif. L’aventure prit alors une dimension bien plus dramatique: s’il ne la retrouvait pas avant le lever du soleil, elle allait sans doute être sacrifiée sur un autel obscur, pour quelque raison malveillante. Il revêtit son armure en quelques minutes, fit seller son cheval et chevaucha jusqu’aux montagnes, suivant une grande ombre dans le ciel qui masquait les étoiles sur son passage, et d’où provenait les hurlements désespérés de sa princesse en détresse.
Arrivé au pied des montagnes, là où il avait vu sa princesse disparaître, Le prince Lionel n’en pouvait plus. Voyant qu’il devrait continuer à pied en raison de l’état du sentier qu’il allait devoir emprunter pour repartir à la poursuite de sa cible, il descendit de cheval et enleva sa lourde armure qui réduisait de manière considérable sa mobilité. Il la posa sur une pierre, attacha sa monture et partit en courant à l’assaut de la montagne avec un cri de frustration. La piste refroidissait déjà, et les cris de sa chère et tendre se faisaient de plus en plus lointains et inaudibles.
Sur son chemin, il entendit un homme crier dans son dos.
-Prenez garde! disait-il. Le dragon Maldor habite ces montagnes.
Quand Lionel se retourna, il découvrit derrière lui un aventurier en côte de mailles, l’épée au poing, et avec un bouclier étincelant sur lequel se reflétait la pâle lune. Il avait les traits fins et un regard noir presque inquiétant.
-Je suis ici pour l’anéantir, déclara Lionel, sûr de lui.
-Moi aussi. Je suis Fedar de Cristabelle, Tueur de dragons.Cela fait des années que je le pourchasse, et très récemment, il a quitté ma contrée d’origine pour venir se repaître ici, faute d’âmes pures à dévorer. Croyez-moi, seul, même le plus vaillant des princes ne fait pas le poids.
-Alors joignez-vous à moi, et à deux nous aurons toutes nos chances.
-Une armée ne suffirait pas à en venir à bout.
-Ma femme est dans ses griffes, le coupa Lionel. J’irai, avec, ou sans vous.
Fedar de Cristabelle lui jetta un regard intense, profond, comme s’il tentait de percer la barrière de ses yeux pour découvrir ses pensées.
-Je vous accompagne, tâchez de garder le rythme.
Ils repartirent à deux sur la route de la tanière de la bête, tachée de sang et empestant la mort, comme si les montagnes recelaient une entrée des Enfers.
Le Prince Lionel et Fedar de Cristabelle arrivèrent à l’entrée de l’antre de la cruelle bête, trou béant creusé dans la paroi d’un python rocheux qui semblait s’enfoncer au plus profond de la terre. Ils descendirent à la lueur d’une torche improvisée l’escalier de fortune qui s’offrait à eux, et trouvèrent rapidement une autre source de lumière. De la lave en fusion, rejetée des Neuf Enfers, déferlait sans bruit le long de certaines parois, et le feu qui l’animait semblait jouir d’une vie propre.
Le prince Lionel prit la tête. Il ne voulait que sauver celle qu’on lui avait promise. Troublé par la présence du preux chevalier qui l’accompagnait, il avait du mal à rester concentré. L’autre semblait tout aussi troublé que lui, et visiblement, l’un comme l’autre aurait préféré être seul. Mais il était improbable qu’ils arrivent à leurs fins en jouant chacun à son propre compte. Au détour d’un tunnel, ils commencèrent à entendre les cris effrayés de plusieurs femmes. Lionel et Fedar dégainèrent leurs épées comme un seul homme. Le moment d’un combat inévitable approchait.
Enfin, ils trouvèrent le monstre. Cachés derrière une paroi, ils observaient l’immense créature écailleuse, ailée d’écarlates membranes réparties entre des doigts acérés. Ses yeux reptiliens diffusaient une lueur malsaine, rouge, à peine visible dans l’éclairage prodigué par les flammes qui l’entouraient, et sa grande queue surplombée de piquants dissuasifs s’achevait par une flamme intense.
Sur le côté de la terrible tanière se trouvait une cage d’acier, d’où provenaient d’innombrables lamentations, des cris et des sanglots. Lionel repéra, au milieu des jeunes filles enfermées, sa douce épouse aux cheveux éblouissants. Terrifiée, elle pleurait à chaudes larmes. Il était grand temps de la délivrer, elle et toutes les captives, et de mettre fin au règne de terreur de Maldor le Dévoreur d’Âmes.
A l’instant où Lionel s’élançait vers la cage d’acier qui retenait captive la douce Constance, Le dragon Maldor, cruel démon sans âge, hurla de colère et des flammes de haine s’élevèrent vers la voûte de l’immense cavité, calcinant sur place des concrétions chargées d’ans.
Quand le dragon rabaissa la tête vers l’intrus avec une vigueur inhumaine, Lionel sut qu’il n’arriverait jamais à atteindre la prison avant que le feu des Enfers ne lèche ses flancs. Un déferlement de chaleur surgit de la gueule du monstre, et Lionel se projeta de justesse en avant pour l’éviter. Il tomba à plat ventre, et se retourna dans un souffle pour faire face à la créature sans pitié. Ses yeux rencontrèrent ceux de Maldor, et il put y lire toute la haine et la colère accumulée à travers les âges d’une créature autrefois sage et bienveillante. Sa cupidité, commune chez les dragons, avait sans doute consumé toute once de gentillesse et de pitié du reptile. Au moment où la créature, prête à relancer un flot de flammes sur Lionel, cligna des yeux latéralement, le Jeune prince lut dans son regard que Maldor était complètement et à jamais voué au Mal.
Le Dévoreur d’Âmes ouvrit la gueule tandis qu’un brasier mortel se préparait déjà au fond de sa gorge. Tout à coup, une patte griffue, noire, cogna brutalement sa tête, et la bête referma la gueule dans un grognement de douleur titanesque . La seconde suivante, Lionel se rendit compte qu’un Dragon noir aussi grand que le premier se dressait fièrement sur ses pattes arrières, quelques mètres le séparant de Maldor.
-D’où sort-il? hurla-t-il à l’adresse de Fedar, tandis que les deux bêtes se livraient un combat acharné.
Mais ce dernier avait disparu. N’ayant pas le temps de le chercher, Lionel se rua sur la cage d’acier du Démon. D’un coup magistral de son épée, il fit sauter le loquet et étreignit de soulagement la princesse Constance. Le temps pressait. Les Dragons, se projetant l’un sur l’autre avec une violence inouïe, infligeaient à la cave des secousses qui faisaient s’écrouler la cavité toute entière, morceau par morceau.
Les jeunes filles s’en furent en courant, et Lionel ferma la marche. Laissant derrière lui le combat des titans, il mena les jeunes vierges jusqu’à la sortie du gouffre, haletantes et en pleurs. Nul doute que le Dragon allait sortir pour les pourchasser dès qu’il se serait débarrassé de son frère noir. Cependant, le prince savait qu’il ne pouvait pas laisser son compagnon dans l’antre du Monstre. Son cœur s’étreignit à l’idée de le laisser mourir, et ainsi faire du Prince épris de justice un lâche qui laisse tomber ses compagnons de lutte.
-Constance! appela-t-il.
La princesse émergea du groupe de jeunes filles, ses larmes séchées d’un revers de main.
-Veillez à mettre ces demoiselles en lieu sûr, je vous accorde toute ma confiance, et je sais que vous en êtes plus que capable. Je ne puis laisser Fedar de Cristabelle se faire ensevelir sous les éboulis.
-Mon époux, votre loyauté n’a pas d’égal mais Vous ne pouvez pas venir en aide à Fedar, c’est lui qui…
Mais Lionel, déjà engagé dans l’entrée de la grotte, n’entendit jamais la fin de sa recommandation.
A mi-chemin entre l’entrée et la tanière, Lionel fut contraint de se jeter à plat ventre pour éviter les deux immenses créatures qui volaient à tire-d’aile vers la sortie. Leur passage si rapide provoqua un énorme tremblement, et le tunnel s’éboula, une centaine de mètres devant Lionel.
-Non!!! cria-t-il, sentant des larmes de tristesse et de frustration monter en lui.
Il avait échoué, et Fedar de Cristabelle était sans doute mort, écrasé sous des tonnes de roc. Jamais il n’avait failli à sauver la veuve et l’orphelin, pourtant, il venait de faillir à sauver le chevalier errant.
A contrecœur, il fit machine arrière et courut vers la sortie, juste avant que toute la structure ne s’effondre dans un fracas infernal. A l’air libre, sa seule préoccupation était de rattraper son épouse pour l’escorter, elle et ses protégées, dans un lieu sûr.
Quand il les rattrapa, sur le sentier qui l’avait conduit dans l’antre de Maldor, il fut saisi par le souvenir de sa rencontre si brève avec le chevalier. Une fraternité soudaine et irraisonnée s’était installée entre les deux hommes à ce moment, et Lionel ne s’en aperçut que trop tard. Ses yeux se remplirent à nouveau d’un regret et d’une peine profonde, sans que les larmes n’osent percer ses paupières. Il se devait d’être fort et d’assumer son échec comme tout prince devait le faire.
-Mon mari! s’écria la jeune Princesse. Je craignais pour votre vie. Que se passe-t-il? Vos yeux expriment une tristesse sans pareille.
-Il est mort, expliqua le Prince. Mais les Bardes chanteront sa bravoure.
-Il n’est pas mort, le corrigea Constance en se jetant dans ses bras. Il est là haut!
Elle pointa alors le ciel de son indexe gracieux, et Lionel discerna les deux dragons dans un combat de flammes épouvantable, mais il ne put voir aucun corps dans leurs griffes.
-Vous étiez en transe, en vous livrant à un combat de regards avec Maldor, continua la Princesse Constance. Il s’est transformé en dragon et vous a sauvé d’une mort certaine.
Un soulagement sans limites s’empara de Lionel. Rien ne put le rendre plus heureux. Sa mission avait été un succès. Il continua son chemin, suivant des yeux la bataille aérienne qui se livrait au dessus d’eux.
-Pourvu qu’il s’en sorte, souhaita-t-il à voix basse et dans le creux de son cœur.
Quand il retrouva son cheval, une chose incroyable se produisit. D’un coup de patte, Maldor fit mordre la poussière au Dragon noir bienveillant. Celui-ci tomba dans un bois, en contrebas des montagnes, et disparut sous les arbres. Maldor Poussa un hurlement rauque de victoire, et s’enfuit vers l’horizon en faisant claquer ses lourdes ailes dans le vent.
Lionel, tétanisé, passa à l’action dès qu’il eut disparu. Il détacha son cheval et l’orienta vers le sentier.
-Constance, je vous prie, implora-til en se mettant en selle. Occupez vous bien d’elles comme vous l’avez déjà fait. Vous ne risquez plus rien pour l’instant. Fedar m’a sauvé la vie une fois, et c’est à moi d’honorer ma dette.
-Faîtes, mon mari. C’est votre bravoure qu’on chantera aux cotés du nom de Fedar.
-Qu’il en soit ainsi, répondit Lionel en éperonnant sa monture.
Il galopa jusqu’aux bois sans laisser de répit à son cheval. Il se dirigea à l’aveuglette vers l’endroit où avait eu lieu l’impact, et aperçut entre les branchages une petite clairière, dont les alentours étaient parsemés de flammes isolées. Au centre se trouvait le corps de Fedar, inconscient, ayant recouvré sa forme humaine et ses habits d’aventurier. Lionel sauta de cheval pour s’agenouiller devant le chevalier-dragon. Il colla son oreille contre son torse, et sa chaleur associée au son des battements de son cœur furent pour lui un réel soulagement. Fedar de Cristabelle vivait. Il le souleva, et le trouvant trop lourd, il le reposa. Le prince enleva la chemise de mailles de l’aventurier et entrepris de le porter à nouveau. Il enroula les bras du dormeur autour de son cou et passa les siens sous ses jambes. Il se redressa et marcha vers son cheval. Positionné derrière lui, le maintenant en selle, Lionel se remit en route vers le Palais. Seuls les sages de la royale bâtisse pourraient lui prodiguer les soins nécessaires.
Allongé dans un lit de plume, dans la plus haute tour du Château, Fedar n’arrivait pas à récupérer du combat qu’il avait mené seul contre Maldor le Maléfique. Lionel et Constance, inquiétés par son état, restaient à son chevet des journées entières. Un beau jour, le bienveillant hôte du Chevalier-Dragon de Cristabelle, le Roi Hérald en personne, vint s’inquiéter de l’état de son invité. Voyant que les remèdes des sages et des soigneuses du palais ne suffisaient pas à le remettre sur pieds, et que des perles de sueur perlaient sur son front, marquant une fièvre sérieuse, il prit sa belle fille à parti.
-Princesse Constance, lui demanda-t-il en aparté. Vous voyez comme moi l’état d’inquiétude de Lionel pour son ami. Pour Fedar de Cristabelle qui nous a sauvé d’un fléau sans bornes et pour mon fils, je vous serai gré d’aller quérir la Fée Liselle qui se cache dans les jardins. Je suis sûr que vous seule savez où elle se trouve.
-C’est que… bredouilla la Princesse. Elle m’a fait promettre de ne pas révéler sa cachette pour que vos hommes ne viennent plus l’importuner.
-Vous n’avez qu’à vous y rendre seule, et lui demander de nous aider à soigner cet homme, terrassé par une maladie que vous comme moi ne pouvons soigner de nous-mêmes.
-Il en sera ainsi, acquiesça à contrecœur la jeune Constance. Si c’est le seul moyen de sauver celui qui a contribué à ma libération et à celle de tout le pays… J’irai au crépuscule, lorsque le soleil sera plus clément à ses yeux.
Le soir même, du haut de la tour, Lionel vit sa princesse disparaître entre les arbustes des immenses jardins du palais. Lorsqu’elle refit surface, à la nuit tombée, elle était suivie par une petite boule luminescente, virevoltant autour d’elle.
Le roi Hérald, accompagné de sa femme la Reine et de sa belle fille fit alors irruption dans la chambre du malade où le Prince Lionel s’était endormi. Le bruit de la porte le réveilla en sursaut, et il put voir la fée, petit être au corps gracieux et aux ailes translucides s’approcher de Fedar.
-Il est intoxiqué au poison de Dragon, commenta-t-elle d’une façon la plus tranquille qui soit. Je ne peux pas le sauver.
-Attendez, risqua Lionel. Il n’y a pas la moindre chose que vous pourriez faire ?
-Le seul moyen de le sauver est de détruire le dragon qui l’a empoisonné, déclara la fée lunatique. Je ne vois pas, sans l’aide d’un dragon, comment vous pourriez faire pour accomplir un tel exploit.
-Mais il s’agit d’un Demi dragon, intervint Constance.
-Cela change tout, rit Liselle de sa voix cristalline. Voici ce que je peux faire : je dois disposer d’un contre poison qui le réveillera durant quatorze jours, pas une minute de plus. Mais s’il s’avère que Maldor est toujours en vie lorsque ce délai sera écoulé, le Demi-Dragon de Cristabelle sera plongé dans un coma sans fin.
-Alors la seule chance qu’on peut lui donner est de… se sauver lui-même ? glapit la Reine.
-Exactement, acquiesça gravement la petite fée lumineuse.
-Alors faites, décréta le roi. C’est une chance ou aucune, le choix est vite fait.
Le lendemain, Le Chevalier-Dragon était sur pieds, totalement revigoré. Quand le roi rentra sans la chambre pour le saluer, son fils était déjà sur place.
-Il n’y a pas une minute à perdre, expliqua-t-il. Je vous ai préparé un cheval, et vous pourrez aller trouver Maldor dès que l’envie vous en prendra. Sachez que mes portes vous resteront ouvertes à jamais. Je ne sais quelles sont vos obligations, mais, dans tous les cas possibles et imaginables, vous serez le bienvenu dans ma demeure.
-J’en serai honoré, répondit le Chevalier. Je viens de découvrir la nature royale de votre fils, et c’est avec grand plaisir que je reviendrai pour lui rendre visite.
-Je viens avec vous, intervint le jeune Lionel.
-C’est brave, mais inutile, rappela Fedar. Vous ne serez pas de taille contre un dragon, et donc d’aucune aide lors de mon combat.
-Certes, approuva Lionel, mais si d’aventure vous veniez à en ressortir en mauvais état, je serais là pour vous ramener en lieu sûr.
-Alors allez-y à deux, décida le Roi Hérald. Mon fils en gage d’assurance contre les imprévus est le moins que mon royaume puisse faire pour vous aider dans votre quête.
-A présent, ne perdons pas de temps, il ne nous reste qu’un peu plus de treize jours pour trouver ce dragon et l’envoyer là où Maldor le dévoreur d’Âmes devrait être.
Quatre jours plus tard, Fedar et Lionel étaient sur la route de Cristabelle, là où le Chevalier Dragon pensait que Maldor s’était replié après la destruction de son logis. Il y avait plus de 10 ans qu’il le pourchassait, et il savait bien quelles étaient ses cachettes les plus secrètes. Durant le voyage, les deux jeunes hommes se rapprochèrent si ostensiblement qu’on eut pu jurer qu’ils étaient frères.
Le douzième jour, les compagnons étaient encore bien loin de la cité de Cristabelle, et Lionel commençait à redouter de voir son compagnon succomber sur le chemin. Il perdait peu à peu tout espoir et toute joie, et il s’enfermait minute après minute dans une morosité qui ne lui était pas coutumière. C’était la fin de tout espoir.
Le treizième et avant dernier jour, Lionel fit part de ses inquiétudes au Chevalier-Dragon de Cristabelle. Celui-ci acquiesça gravement, et répondit d’une voix neutre :
-Je savais qu’il faudrait transgresser les règles à un moment où à un autre. Mais d’abord, prenez ça. Ce médaillon vous permettra de retourner au palais si jamais vous êtes mis en danger. Mon échec ne signifie pas que vous deviez mourir.
Lionel accepta le cadeau, ne sachant quoi répondre, ému par la démonstration d’amitié de Fedar, à tel point qu’il dut réprimer une envie de lui sauter au cou pour le remercier.
-Ecarte-toi, poursuivit-il. Nous allons nous y rendre d’une façon plus rapide.
Il descendit de son cheval en soupirant et lentement, il changea. Ses bras devinrent ailes, son beau visage se déforma pour devenir la face impassible du dragon. Une longue queue sortit de son dos, et il grandit de quelques toises. Noir, l’œil jaune, le dragon fit signe au jeune Lione,l qui tentait de raisonner son cheval terrifié, de monter sur son dos. Un peu apeuré, mais vouant une confiance aveugle à l’aventurier, Lionel accepta et pris place sur le dos de la créature à la quelle il se cramponna non sans effort. D’un coup d’ailes, le dragon s’éleva dans les airs, et peu à peu pris de l’altitude. D’en haut, Lionel voyait les chaumières des villages et les fermes de la région à des lieues alentours. Le majestueux dragon n’eut aucune peine à s’orienter, et en un jour, ils étaient arrivés à la hauteur d’une montagne qui semblait ne pas avoir de cime. Des nuages noirs et inquiétants semblaient tournoyer autour du python rocheux, menaçants. Fedar le Dragon Noir se posa en douceur dans une prairie inhabitée au pied du mont.
En une minute à peine, une fois Lionel descendu de son dos, l’imposant dragon se métamorphosa en jeune homme. Son visage retrouva sa grâce et ses cheveux bruns coutumiers. Ses traits se firent cléments et aimants. Fedar attrapa la main du Prince qui l’aida à se relever de l’herbe dans laquelle il était assis, verte mais obscurcie par les nuages malfaisants attirés par le mal qui sommeillait dans la montagne. La minute suivante, ils courraient côte à côte pour atteindre la grotte de Maldor le Dévoreur d’Âmes, bien plus haut dans la montagne. Peu à peu, l’herbe qui les entourait se changea en roc parsemé d’herbes folles, le bruit des criquets en grondement du tonnerre.
Haletants, au bout d’une heure de course effrénée, les compères se remirent à la marche, bien que le temps leur manque. Douze heures seulement les séparaient du moment crucial. Arrivés devant l’entrée béante de la tanière de la Bête, Ils jetèrent l’un à l’autre un regard assuré, et entrèrent tête baissée. L’intérieur ressemblait à s’y méprendre à la demeure qu’ils avaient déjà visité, à ceci près que des tonnes de trésoreries et d’objets resplendissants étaient empilés sans grand ordre dans les recoins sombres. D’un souffle, tel un cracheur de Feu, Fedar alluma une torche avec un clin d’œil entendu vers son ami duquel il se savait à présent inséparable. A deux, confiants, ils avancèrent vers le Mal incarné.
Ils trouvèrent Maldor, incroyablement affaibli, dans la salle la plus vaste de la grotte. Fedar trouva une cachette où il dit au Prince d’attendre. Celui-ci se laissa faire, et se cacha à l’endroit indiqué, tandis que le chevalier de Cristabelle s’avançait au devant d’un nouveau combat acharné. A peine Maldor l’eut aperçu que la bataille s’engagea. Dans un déluge de flammes et d’acide, les créatures se livrèrent à nouveau à un affrontement titanesque. Le conflit sembla durer des heures sans qu’aucun des deux ne prenne réellement l’avantage. Néanmoins, ils s’affaiblissaient l’un l’autre, et Lionel sentait son cœur s’emballer à chaque fois que son partenaire prenait un mauvais coup où semblait tout simplement ressentir de la douleur. Soudain, Il entendit le cri, bien humain, de Fedar. Dans une explosion de lumière, le Héros de Cristabelle redevint l’homme qu’il avait l’habitude d’être et s’affaissa lourdement sur le sol. Le Dragon Maldor, affaibli, mais victorieux, regarda la dépouille de son regard démoniaque, tandis que la vie s’en échappait comme les dernières minutes du compte à rebours s’écoulaient. Lionel, impuissant, considéra la scène, tout à coup pris d’une sérénité sans limites. Son être pleurait de la défaite de Fedar, mais ses actes refusaient d’afficher son deuil. Il restait quelques poignées de secondes avant que tout ne soit joué.
Soudain sûr de lui, il sortit de sa cachette, dégaina son arme et avança vers Maldor, sans afficher aucune haine. Celui-ci, ayant baissé sa garde, ignorant qu’un autre adversaire se présentait devant lui, ne remarqua même pas le Prince qui marchait vers lui, inébranlable. Soudain, il le vit, mais il était trop tard. L’épée du Prince, mue par la tristesse de son porteur, s’enfonça dans le poitrail découvert du Dévoreur d’Âmes. En un hurlement monstrueux, celui-ci s’effondra et l’étincelle de malice malsaine qui brulait dans ses yeux s’éteignit à jamais.
Lionel détacha de son cou le médaillon magique, alla soulever Fedar pour la seconde fois dans ses bras, et dans le même état d’apathie qu’il affichait depuis la chute de son ami, le serra dans ses mains et prononça le nom du palais. Le décor changea tout autour de lui. Les murs de lave se muèrent en murs de pierre, les gravats du sol en pavés. Il était de retour dans la chambre de la tour, au plus haut étage du palais de son père. Il fit chercher par une servante sa femme, et lui précisa qu’il voulait qu’elle vienne avec la fée, et qu’elle la dérange si nécessaire. Il était indispensable qu’elle soit là, et Lionel était prêt à tout sacrifier pour voir la vie ressurgir dans les yeux de Fedar de Cristabelle. Il fallait tenter le tout pour le tout.
Quand Constance entra précipitamment suivie de près par le Roi Hérald et sa femme, et accompagnée de la petite fée narquoise prénommée Liselle, Lionel était au bord des larmes. Petit à petit, il se délivrait de l’absence émotionnelle pour plonger dans une peur panique.
Liselle s’approcha et finit par annoncer son diagnostic.
-Il est entre vie et mort, annonça-t-elle. Il a encore une chance de s’en sortir, mais malheureusement Maldor est mort de justesse. Trop. Mais il pourra un jour sortir de son coma, car Maldor est mort à l’instant où la vie s’est échappée du corps du chevalier.
-Quelle est cette unique chance ? s’impatienta Constance.
-Seul un baiser de son amour véritable pourra le sauver.
Constance fondit en larmes.
-Nous ne connaissons aucune femme qui puisse combler ce manque, se lamenta le Roi.
C’est alors que le jour se fit dans l’esprit embrumé du prince Lionel. Cette soudaine fraternité, ces élans de tendresse, cet attachement mutuel… Se pouvait-il que…
Tremblant, espérant dans le fond de son cœur qu’il n’avait pas tort, il s’approcha du lit, se pencha sur le chevalier, et déposa un baiser d’une douceur insoupçonnée sur ses lèvres presque froides. Il resta ainsi quelques secondes, n’osant regarder si Fedar se réveillait, quelle pourrait être sa réaction et n’osant affronter le regard de tous ceux qui se trouvaient derrière lui. C’est alors qu’il sentit les lèvres du chevalier se joindre aux siennes, et retrouver un semblant de chaleur. Dans un silence si pesant qu’il put être palpable, le Chevalier-Dragon se redressa sur le lit et regarda au fond des yeux l’homme qui venait de le sauver, de la façon la plus tendre qui soit. Et son regard n’exprimait que l’amour qu’il vouait au jeune Prince.
Il fallut des années au roi pour s’habituer à la cruelle révélation à laquelle il avait assisté ce jour là.
Mais aimant trop son fils pour l’exiler, et ayant prêté serment à Fedar de toujours lui ouvrir ses portes, quelle que soit la situation, il ne put rien faire pour empêcher cet amour. Constance, quant à elle, réagit d’une façon la plus compréhensive qui soit. D’abord choquée, elle comprit que Lionel et elle ne s’étaient jamais aimés et que ce qui les unissait tenait plus d’une amitié profonde et inébranlable. Sans déclarer le scandale qui aurait brisé le lien diplomatique entre ses parents et beaux parents, elle s’énamoura d’un jeune écuyer du Palais et reconnut en lui l’amour qu’elle attendait depuis longtemps.
Pour ce qu’il est de Fedar de Cristabelle, Fléaux des Dragons et Dragon lui-même, et du Prince Lionel, le Pourfendeur de Démons, les bardes de la contrée chantèrent pendant de nombreux siècles leur légende, n’omettant jamais de conclure leurs chansons de gestes par « Ensemble, unis, Ils vécurent heureux bien qu’ils n’eurent jamais d’enfants… »
Fin
A suivre prochainement: le débat idéologique accompagnant ce texte…
Aller-Retour
La rencontre d’Edwin ne fut pas bien différente de celle d’Angélina, en vérité.
Les portes s’ouvrirent et quelques passagers s’enfuirent subitement de la rame, comme s’ils avaient le diable aux trousses. Lui, il était là, assis sur les sièges métalliques sur le quai du métro. Je ne sais pas trop ce qu’il attendait; il n’était visiblement pas enclin à prendre celui où je me tenais. Les coudes appuyés sur les genoux et soutenant son menton de ses mains, les yeux dans le vague, il se contentait d’attendre que les portes se referment. Ses yeux me parcoururent sans vraiment me voir. Je souris faiblement, crispant légèrement ma main sur la barre verticale.
Il avait quelque chose d’incroyablement charmant. Les manches de sa chemise étaient retroussés sur toute la longueur de ses avant-bras, laissant voir une peau légèrement halée. Son expression était figée dans une réflexion indéchiffrable, un mystère intellectuel dont il était probablement le seul à connaître l’énigme. De large carrure, les premiers boutons de sa chemise étaient ouverts, ne donnant qu’un aperçu judicieusement lacunaire de ce qu’il cachait en dessous. Son habillement était complété par un jean volontairement usé et une paire de mocassins à moitié cachés par son pantalon.
La sonnerie monocorde se déclencha, marquant la fin du temps imparti dans cette station, mais rien ne semblait pouvoir le perturber. S’il était préoccupé, c’était certain. Par quoi, je n’aurais su le dire, et cette ignorance parvint dans la seconde à la limite du supportable.
Lorsque la sonnerie prit fin et que les portes glissèrent pour se refermer, il parut seulement prendre conscience de la présence du wagon et leva subitement les yeux.
Ceux-ci se posèrent instantanément sur moi. Sans doute avait-il perçu que quelqu’un le fixait et avait-il cherché à savoir qui. Au moment où le choc des portes retentissait dans la rame, à mon grand étonnement, il sourit, comme en réponse au sourire que je lui avais adressé quelques secondes auparavant sans qu’il ne s’en rende compte.
Le wagon démarra, et son sourire s’évapora progressivement alors que je m’éloignais, n’osant pas rompre le contact visuel. Puis il disparut au profit des murs sombres et froids du métro parisien, parcouru de tubes, de câbles et de tuyaux en tous genres mais assurément de la même morne couleur.
Encore chamboulé par cette rencontre virtuelle, inexistante, je ne me rendis pas compte du trajet parcouru jusqu’à la prochaine station. Les yeux dans le vague, je fus tiré de ma torpeur par la sonnerie annonçant la nouvelle fermeture des portes automatiques.
Sans réfléchir, je lâchais la barre et m’élançais à l’extérieur. Je ne pris même pas la peine de regarder à quelle station je venais de descendre. Les portes se refermèrent, déjà loin derrière moi, alors que je courrai pour atteindre l’escalier qui menait à la sortie. Je montai les marches quatre à quatre comme si j’avais de nouveau quinze ans, pressé de me rendre à un concert. Je snobai magnifiquement les tourniquets de sortie et m’élançai vers l’escalier opposé. Manquant de m’affaler de tout mon long au pied des marches, je courus pour les descendre. Il ne me restait probablement pas beaucoup de temps.
Avec chance, un métro s’arrêta en station dans la minute, et je ne trépignai que quelques secondes avant d’entrer dans la rame. Le temps qui sépara l’ouverture de la fermeture des portes me parut durer une éternité.
Mais le pire fut d’attendre l’arrivée dans la station que j’avais quittée à peine quelques instants plus tôt. Durant toute la durée du trajet, je guettai le passage d’un métro en sens inverse, craignant que mon retour ait été inutile. Quand la rame s’arrêta enfin en station, je fus si soulagé de le voir encore assis, à attendre, que je faillis en oublier de descendre du train. Mais lorsque la sonnerie retentit, je me ruai déjà vers l’escalier. Il fallait que j’atteigne l’autre quai avant le passage du métro suivant, que je savais imminent.
Je sautai presque en bas de l’escalier qui menait au quai opposé, le cœur battant à tout rompre. La rame était déjà là. Je le vis se lever et s’avancer vers le métro, ne semblant pas remarquer ma présence. Je courus afin de m’engouffrer dans le même wagon, me faufilant in extremis entre les portes qui se refermaient déjà.
Ignorant le cœur qui désirait vraisemblablement s’enfuir de ma poitrine pour aller visiter de meilleurs cieux, je m’avançai vers la place qu’il avait choisie. Prenant mon courage à deux mains, je lui adressai la parole.
― Je peux m’asseoir ici? m’enquis-je en tentant de reprendre mon souffle.
― Faîtes, m’invita-t-il d’une voix grave et envoûtante, sans lever les yeux.
Je m’assis en face de lui, réfrénant les tremblements frénétiques qui tentaient d’assaillir tous mes membres. Son regard s’éclaira.
― Vous n’étiez pas dans le métro précédent? s’étonna-t-il.
Je hochai la tête en signe d’approbation.
― Vous êtes venu me rechercher, n’est-ce pas? comprit-il, me fixant de son regard bleu intense.
Nouveau hochement de tête.
― Vous allez rire, confia-t-il en souriant sincèrement. Je devais en réalité prendre le métro dans l’autre sens.
― Pourquoi l’avoir pris dans ce sens, alors? articulai-je, m’empêchant de bafouiller comme un adolescent à son premier rendez-vous.
― J’avais dans l’intention de venir vous chercher.
Kiosque–Interrogatoire
― Vous perdez votre temps, tentai-je en entrecroisant les bras sur ma poitrine.
― Vous savez que cette histoire idiote que vous tentez de me cachez par tous les moyens est votre unique alibi? répondit l’inspecteur en appuyant ses deux poings sur la table.
― Je le sais, mais je n’ai pas envie de révéler « cette histoire idiote ». D’autres que vous s’y sont déjà cassé les dents.
― Les autres n’avaient pas le pouvoir de vous faire coffrer, rétorqua-t-il d’un air belliqueux. Si vous ne me dites rien, vous risquez la prison.
― Pas tant qu’il n’y aura aucune preuve contre moi, contrai-je calmement. Vous êtes plus calé en droit que moi, il me semble. Vous connaissez cette coutume idiote? Comment s’appelle-t-elle, déjà… Hum… La présomption d’innocence?
― Ne jouez pas à ça avec moi, je vous prie.
― Mais je ne joue pas. Je vous rappelle simplement que vous n’avez aucune raison valable de m’être discourtois, et aucune preuve qui justifie une telle menace.
― Vous avez un rôle à jouer dans cette affaire. Si on creuse plus loin, on va fatalement finir par dégotter de quoi vous accuser de quelque chose.
― Mais ce n’est pas le cas,pour l’instant, n’est-ce pas? J’ignore ce qui semble vous persuader ― à tort, je crois bien ― que j’aie une quelconque raison de me sentir coupable. Vous allez sans doute découvrir une chose affreusement banale qui me mettra assurément hors de cause… Mais encore une fois, c’est la présomption d’innocence que vous semblez ignorer. Vous n’avez rien contre moi, à part que je me trouvais dans ce quartier ce soir là. Et vous prouvez par vos propos accusateurs et vous menaces ― implicites et explicites ― que vous ne me pensez pas innocent.
― Comment croire un homme innocent quand il vous cache ostensiblement quelque chose?
― Ayez confiance en moi.
― Un bon flic n’a jamais confiance en personne: c’est ce qui lui permet de démasquer les criminels.
― Très bien. Alors ne me faites pas confiance et continuez à poser vos questions insipides que vous savez inaptes à résoudre l’équation.
― Je n’arrêterai pas de poser des questions, monsieur. C’est mon travail.
― Alors posez les bonnes questions. Vous me faites perdre mon temps.
― C’est la meilleure! s’esclaffa l’inspecteur. Vous me faites perdre mon temps. Quelle raison avez vous à cacher les faits de cette façon?
― La même qui m’a poussé à les cacher des journalistes, monsieur l’inspecteur. Ceci me semble évident.
― Votre culpabilité, donc.
― Vous ne m’écoutez pas. Comment voulez-vous faire du bon travail lorsque vous ne prêtez pas attention aux réponses des interrogés ? Je vous ai déjà dit que j’étais innocent, et cela devrait vous suffire. Vous n’avez malheureusement rien pour me contredire sur ce point. Alors je voudrais, s’il vous paît, que vous arrêtiez de partir systématiquement du principe que je suis en faute. Je ne vous cache pas mon histoire à cause d’une quelconque culpabilité.
― Alors pourquoi? enchaîna le policier, piqué au vif. Vous protégez quelqu’un?
― Vous voyez? Il n’est pas si difficile de poser des questions qui ne prennent pas pour acquise ma culpabilité, et de ce fait, qui ne blessent pas mon amour propre.
― Très bien. Vous m’avez eu. A présent, veuillez répondre à ma question.
―Non.
― Répondez à ma question, s’emporta-t-il en frappant du point sur la table.
― Du calme, inspecteur. Ceci n’est qu’un malentendu. Je viens juste d’y répondre, ce qui devrait vous satisfaire. Si à l’avenir, lorsque je réponds à une question, vous faites preuve de mauvaise humeur, je n’y répondrai plus.
― « Non »? C’est votre réponse?
― C’est un mot qui à lui seul répond à la question posée, n’est-ce pas? Donc oui, je considère que « non » est ma réponse.
― Vous ne comptez pas m’en dire plus?
― Il ne me semble pas que votre question réclame un quelconque développement, inspecteur. Elle est entièrement satisfaite par oui ou par non. D’ailleurs, vous me donnez une très bonne idée. Dorénavant, je ne répondrai à vos question que si elles sont satisfiables par les réponses « oui » et « non ». Je vous promets que ces réponses seront honnêtes.
― Je ne suis pas d’humeur à jouer à un jeu.
― C’est bien dommage, répondis-je avec un sourire amusé. J’adore jouer, et il me semble que vous n’avez pas le choix.
― Écoutez-moi bien, monsieur ********.
― Je suis tout ouïe.
― Ce n’est pas parce que vous êtes une célébrité que je compte vous traiter d’une façon privilégiée. À mes yeux, vous êtes un criminel comme un autre.
― Vous recommencez, inspecteur. Vous avez dit « criminel ».
― Je sais très bien ce que j’ai dit! cria-t-il avec un nouveau geste d’humeur. Cessez donc de me parler avec ce ton mielleux et ces airs supérieurs. Je vais finir par m’énerver.
― Ce n’est pas déjà le cas? questionnai-je l’air surpris. Je vous promets que cet interrogatoire se déroulera bien mieux si vous conservez votre calme, ajoutai-je en imitant sa façon de parler. Vous venez de me dire que vous n’alliez pas me traiter différemment des autres interrogés pour la simple raison d’être célèbre, inspecteur. Mais le seul fait de le préciser vous contredit. De toute manière, vous savez que ce n’est pas possible. Vous savez à qui vous avez à faire, et pour rester impartial, vous vous efforcez d’être plus agressif afin de contrer cette sympathie naturelle que vous avez à mon égard.
― Très belle analyse, grogna-t-il en serrant les dents. Mais en quoi cela est-il important?
― Je vous signale juste que je fais tout pour vous aider à rester impartial, inspecteur. En étant insupportable, je vous aide naturellement à perdre la sympathie que vous me portez et donc à rester objectif.
― Je vous en remercie, ironisa le policier en s’asseyant sur la chaise qu’il n’avait pas encore utilisée, près de la table.
―Vous voyez? Je suis loin de faire obstruction à votre enquête.
― Très bien, reprit-il après une longue inspiration. Alors, maintenant, que faisiez-vous là-bas, ce soir là?
― Ce n’est pas une question à laquelle je peux répondre par oui ou non, il me semble.
― Ça vous amuse, hein?
― Je trouve ça amusant, en effet. Surtout en constatant que vos réactions ne sont pas différentes de celles des journalistes.
― Je vous ferai coffrer.
― Allez-y, l’y encourageai-je. Mais vous ne pensez pas que fabriquer des preuves nuira à votre conscience professionnelle?
― Très bien. Alors au minimum, je trouverai ce qui s’est produit. Vu votre façon de répondre à mes questions, je gage que le fait de dévoiler toute cette histoire devrait vous nuire.
― Pas le moins du monde. Je trouve juste ça très drôle de vous voir tous essayer de découvrir ce qui s’est produit ce soir là, alors qu’il y a si peu à en dire!
― Vous préférez qu’une enquête soit en cours à votre sujet plutôt que de révéler ce que vous savez?
― Rien ne peut m’atteindre, expliquai-je en me levant. Pourquoi me priverai-je de vous voir courir dans tous les sens pour savoir ce qui s’est réellement passé? Le scandale a déjà été proclamé. Tout ce que je risque en vous aidant, ce n’est pas la prison, c’est la convoitise de la presse à scandales. Et quand je dis que je risque sa convoitise, j’entends par ici la perdre. Continuez à chercher, inspecteur, poursuivis-je en me dirigeant vers la porte. J’étais sur les lieux, certes, mais pour une raison qui vous échappe, je ne suis pas en mesure de vous aider. En comprenant cette raison, m’est avis que vous résoudrez cette affaire.
Il était là
Il était là.
J’étais assis par terre, étreignant mes genoux de mes bras dans l’air frais de la nuit. Autour, aucun bruit ne venait perturber le silence. Aucun grillon, aucune voiture sur une route lointaine. Aucun rire, aucun dialogue n’éclatait dans la pénombre.
Frissonnant, je reposai mes mains dans le sable humide et froid, levant le nez vers les étoiles.
Il était là.
Le ciel était envoûtant. Je n’avais encore jamais eu l’occasion d’observer un tel spectacle. Jamais je ne m’étais à ce point écarté des villes et de leur nuisance lumineuse. Sans problème, je pouvais déterminer les limites de notre belle voie lactée. Jamais ces mots n’avaient eu de sens pour moi. Jamais. Jusqu’à présent.
Une expiration, lente, calme.
Une expiration pour me rappeler que je n’étais pas complètement seul. Une expiration pour me rappeler que je n’étais pas obligé de regarder les étoiles à outrance. Une expiration pour me rappeler …
… Qu’il était là.
Le vent eut vite fait de balayer son souffle, de balayer sa présence, lourde, gênante. De balayer la mienne.
Saisi d’un nouveau frisson, je me recroquevillai sur moi-même.
Je luttais. Je ne luttais pas uniquement contre le froid. Je luttais surtout contre ce sentiment étrange, inconnu, cette bouffée de bonheur qui me faisait tressaillir jusqu’au fond de mon être. Cette bouffée qui n’aurait jamais dû me parvenir, qui n’aurait jamais dû me mettre dans un tel état. Ce bonheur de savoir…
… Qu’il était là.
Soudain, une étoile filante. Juste le temps d’une seconde, juste le temps de me retenir de cligner des yeux. Et soudain… … Elle avait disparu.
– Tu as vu?
Et l’instant suivant, je ne savais plus. Je ne savais plus qui venait de parler. Était-ce moi, emporté par l’excitation de voir pour la première fois une étoile tomber? Était-ce lui? Je ne le savais plus. Mon cerveau avait peur de me révéler ce que je ne voulais pas savoir.
Toutes ces pensées, toutes ces observations, avaient trop vite fait de me le remettre en mémoire.
Il était là.
Un coup de vent envoya du sable fouetter mon visage. Soudain, la mer si calme et silencieuse parut revenir à la vie. Des vagues affluèrent dans la pénombre, me laissant percevoir leur son apaisant. Venaient elles d’apparaître, où m’en étais-je seulement rendu compte?
Une deuxième bourrasque vint me fouetter de sa fraîcheur glacée. Et tout à coup…
Et tout à coup il était là.
Non, plus au même endroit. Il s’était décalé, était venu s’asseoir juste à ma droite.
– Je n’ai plus envie de mentir.
Une fois encore, je tressaillis. Je ne m’étais pas attendu à ce que quelqu’un prenne la parole. Mais était-ce seulement lui? Ne venais-je pas simplement de dire tout haut ce que ma tête et mon coeur criaient depuis que je m’étais assis sur le sable sans chaleur de cette plage? Je ne le savais plus. Qui parlait, cela revenait au même, après tout. Les mots qui avaient besoin d’être dits étaient dits.
Cessant tout à coup d’avoir peur, je me blottis contre lui. Qu’avais-je à craindre, que pouvait-il m’arriver?
Après tout, il était là.
La chaleur de son corps me fit l’effet d’un choc électrique. Comme si je m’étais attendu à ce qu’il soit aussi froid que le vent. Comme si je m’étais attendu à m’appuyer contre une statue de sable. Comme si je craignais qu’il s’évapore, qu’il parte en fumée juste devant mes yeux.
Un bras passa au dessus de mes épaules et vint me frotter vigoureusement le bras.
– Rentrons, tu vas prendre froid.
Cette fois, je savais qui avait parlé. Il avait dit ceci, et je savais quoi répondre.
– Pas encore.
La main se détacha de mon bras et vint parcourir mes cheveux.
Dans le ciel, une nouvelle étoile tomba. Mais ça n’avait aucune importance. Plus rien n’avait la moindre importance.
Tout bêtement… parce qu’il était là.
Pour Rasmus.
Kiosque – Interview
― Non, non et non. Vous vous méprenez à mon sujet, déclarai-je d’une voix ferme.
― Comment pouvez-vous réfuter de telles preuves ? répliqua le journaliste, piqué au vif.
― Mais ce n’est pas le cas, répondis-je froidement. Les preuves sont tout à fait réelles et consistantes. Je réfute ce qui en découle à vos yeux. Les preuves sont assurément là, mais pas les faits.
― Il faut bien que ces preuves soient les preuves de quelque chose, s’exaspéra le journaliste en levant les yeux au ciel. Laissez-moi vous donner un exemple : vous rentrez du travail, un beau soir, et la gamelle de votre chien est vide.
― Je n’ai pas de chien. Votre exemple n’est pas le moins du monde pertinent.
―Faites comme si, balaya-t-il d’un revers de main. Donc la gamelle est vide. Vous en déduisez alors que votre chien a mangé la totalité de ce qui se trouvait dans la gamelle.
― Tout à fait, convins-je calmement en reposant mon verre de vin rouge sur la table basse. C’est ce que l’on peut en déduire. Mais ce n’est pas nécessairement la réalité. Laissez-moi vous donner un exemple à mon tour, monsieur Je-sais-tout. Voilà un autre échantillon de ce qui aurait pu se dérouler : un voleur s’introduit dans votre maison et renverse accidentellement la gamelle de votre chien. Pour camoufler les traces de son passage, il ramasse les croquettes, puis s’en va.
― Je remarquerais bien que le voleur est venu me dérober quelque chose, contra le journaliste en croisant les jambes, prenant une position plus confortable sur le fauteuil de velours noir.
― Mais vous penserez tout de même que c’est votre chien qui a mangé le contenu de la gamelle : vous n’irez pas chercher midi à quatorze heures ; pourtant, ce n’est pas ce qui se sera réellement déroulé. Vous comprenez ?
―Très belle image.
― C’est la vôtre, je vous rappelle. Maintenant, une variante : imaginez à présent qu’un brigand s’est introduit chez vous uniquement afin de vider la gamelle du chien, dans le but manifeste que vous pensiez que votre animal de compagnie avait faim. Iriez-vous enquêter ?
― Pourquoi ferait-il une chose pareille ?
― Il s’agit d’une image, lui rappelai-je d’un ton acide. Je veux juste vous démontrer que vos déductions sont infondées, et que vos soi disant preuves ne prouvent absolument rien.
― Si vous ne nous aidez pas à y voir plus clair, la presse conservera la déduction la plus logique, argumenta le journaliste en observant le futur mégot que j’allumais avec délectation. Je peux ? ajouta-t-il en sortant de sa poche son propre paquet de cigarettes.
―Bien sûr que non, soupirai-je d’un air de défi en laissant échapper volute de fumée nocive. Vous pensez pouvoir venir m’importuner confortablement au sein de ma propre demeure ? Quelle naïveté, repris-je en ricanant après une nouvelle bouffée.
―Alors pourquoi ne pas déjà m’avoir mis à la porte ? s’étonna-t-il sincèrement. Pourquoi m’avoir laissé entrer, obtenir cette entrevue si ma compagnie vous importune ?
― Votre compagnie ne m’importune pas du tout. Ce sont vos questions qui m’irritent et me poussent à restreindre votre confort.
― Qu’attendiez-vous d’une entrevue, dans ce cas ? s’esclaffa le journaliste en décroisant les jambes. Ma simple compagnie ?
― C’est possible, répliquai-je théâtralement en portant ma main à mon front. Voyez, ma vie sociale s’est effondrée comme un château de cartes depuis la publication en presse de ces clichés. Il n’y a rien de mal à désirer la compagnie des seuls paparazzi qui daignent encore me l’accorder.
― Quoi ? Qu’entends-je ? jubila-t-il en pressant le bouton poussoir de son stylo. Votre entourage vous délaisserait-il ?
― Non, ils sont tous partis en vacances, rétorquai-je, l’air de ne rien y comprendre. Et moi je reste ici dans le but de répondre à vos questions inutiles justes bonnes à alimenter le temps d’une journée le gosier gargantuesque de la presse à scandales.
― Je ne suis pas venu afin d’alimenter la presse à scandales, dénia-t-il en secouant vigoureusement la tête.
― Comme c’est intéressant, grinçai-je. Alors pourquoi avez-vous frappé à ma porte, envahi mon appartement, posé des question à tout va sur de prétendues preuves et de douteuses implications ?
― Je veux juste découvrir la vérité. Et faire justice à qui de droit.
― Regardez autour de vous ! m’emportai-je. La vérité est partout, elle est diffusée à tout va sur la presse écrite, radiophonique et télévisée ! Elle brille de mille feux ! C’est cette fumée inconsistante que la multitude sanguinolente des gens « normaux » désire voir, désire s’approprier. Ils se complaisent dans ce tissu de « vérités », se complaisent à contempler des mirages de vies qui ne leur appartiennent pas !
―Cette conversation s’envole bien loin de la raison pour laquelle j’ai sonné à votre porte.
― Ces gens-là essaient de combler le vide de leur existence en crachant sur celle des hommes et des femmes qui ont réussi, poursuivis-je en regagnant mon sang-froid, ignorant superbement sa remarque. La célébrité est loin de faire le bonheur, si vous voulez mon avis. Et que pourriez-vous bien vouloir d’autre, d’ailleurs ?
― Je… débuta-t-il.
― Vous, vous, vous, le coupai-je sèchement. Nous sommes dans cette pièce afin de parler de moi, je me trompe ? Mais vous attisez ma curiosité. J’en ai assez de parler de moi-même comme s’il s’agissait d’une autre personne : laissez-moi vous poser une question, je vous prie. Inversons les rôles le temps d’une courte parenthèse. Pourquoi auriez-vous le droit d’avoir une vie privée et pas moi ? articulai-je soigneusement en me penchant en avant, comme si j’avais réellement pris sa place.
― A cause de votre célébrité, éluda-t-il avec un mouvement d’épaules évasif. Je suppose que cette raison est suffisante : lorsqu’une personne suscite l’intérêt, elle doit accepter cet intérêt et se dévoiler au risque qu’il se détourne au profit de quelqu’un d’autre. Si vous perdez cet intérêt que l’on vous porte, vous perdez tout ; ainsi devez-vous vous soumettre à ses plus répugnants désirs.
― On punit les gens de leur réussite ? répliquai-je en déposant mon mégot dans le cendrier. Quel monde est-ce là ?
― Je ne suis pas ici pour débattre de l’injustice de nos vies respectives.
― Décidément, vous n’êtes pas ici pour grand chose.
―Pourrions-nous nous intéresser à notre affaire ?
― Je crains que non.
― Très bien, reprit-il en plaquant les clichés accusateurs contre la table basse. Pouvez-vous me dire ce que vous faisiez là ?
― Je viens de vous dire que non, éructai-je en lui intiment de se rasseoir. Je n’ai pas envie de débattre de ces événements.
― Et moi si, s’entêta-t-il en se laissant retomber dans le fauteuil.
―Nous tenons dans nos mains un terrible dilemme social, constatai-je en ouvrant de grands yeux.
― Vous pourriez le résoudre en répondant à mes questions.
― Ou en y répondant pas, ce qui satisferait l’autre parti. Je propose d’y réponde à moitié, afin de satisfaire tout le monde. A moitié.
― Je suppose que je devrais m’en contenter…
― Peut-être.
― Alors que faisiez vous là-bas ? répéta-t-il d’un ton exaspéré.
― Je n’y pêchais pas la truite, répondis-je sur le ton de la conversation. Je n’y faisais pas non-plus mes courses. Pas plus que j’y faisais mon jogging.
― Vous trichez : ceci n’est pas une demi-réponse. Ce n’est même pas une réponse à ma question. Je vous ai demandé ce que vous faisiez là, pas ce que vous n’y faisiez pas.
― Vous avez raison, admis-je en me grattant le menton. Alors voilà une réponse qui vous plaira sans doute. J’y respirais.
― Mais encore ? soupira-t-il en levant une nouvelle fois les yeux au ciel.
― J’y pensais, j’y clignais des yeux, j’y mâchais mon chewing-gum.
― Mais qu’y faisiez-vous d’important ?
― Respirer ne vous semble pas assez important ? Si je ne l’avais pas fait, je serais sans doute mort, à l’heure qu’il est. Quant à cligner des yeux…
― Très-bien, se résigna-t-il devant mon sourire amusé. Alors passons. A quoi pensiez-vous ?
― Cela dépend de l’instant où on considère la question. A un moment précis, j’ai pensé que mon chewing-gum était trop raide, il me faisait mal à la mâchoire. J’ai alors envisagé de le jeter dans la poubelle la plus proche. Je dois aussi avouer qu’une pensée plus sordide m’a traversé l’esprit.
― Quelle est-elle ?
― J’ai bien failli le jeter à terre.
― Vous pensiez à ceci lorsqu’on a pris ces photos ?
― Comment pourrais-je le savoir ? Elles ont été prises à mon insu. Théoriquement, je ne sais pas à quel moment ces clichés ont été capturés.
― Alors regardez bien et tâchez de resituer ces instantanés dans le contexte de votre mémoire.
― Ceci n’est pas une question, rétorquai-je en entrecroisant les bras sur ma poitrine. Ainsi me garderai-je d’y répondre.
― Ce petit jeu vous amuse, n’est-ce pas ?
― Je dois avouer que j’y prends un certain plaisir, admis-je en dessinant au dessus de ma tête le contour d’une auréole à l’aide d’un indexe. Pas vous ?
― Pas vraiment.
― Ceci ne pimente pas votre travail ? Vous devez croiser tous les jours des célébrités éplorées, des jet-setters complètement ivres et autres chanteurs drogués qui s’empressent de vous donner de la matière sans même vous laisser lever le petit doigt. Tout chasseur qui se respecte prend plaisir à chasser car les animaux fuient devant lui, et ne se jettent pas sur son fusil pour s’y empaler avant qu’il tire. Je suis de ce gibier qui ne s’attrape pas facilement. Je devrais représenter un défi, un rare plaisir !
― Alors quel est le secret pour vous attraper ? questionna-t-il d’un air implorant.
― Quel piètre chasseur vous faîtes. Avez-vous déjà chassé ?
― Pas que je me souvienne, non.
― C’est bien dommage. C’est un sport exaltant. La pèche est bien moins excitante ; c’est une activité qui réclame beaucoup de patience, vous savez. Le pire, ce sont ces vers répugnants que l’on est forcés d’empaler sur l’hameçon. Croyez-moi, la chasse se révèle bien souvent plus palpitante.
― Et pourquoi me dites-vous ceci ?
― J’ai pensé que ça pourrait vous intéresser, expliquai-je en haussant les épaules. Mais après tout, vous pouvez toujours regarder ces émissions qui débattent de ce sujet à la télévision. Bien souvent, elles passent à des heures indues. Je me suis toujours demandé pourquoi les grandes chaînes leurs réservait des créneaux horaires au milieu de la nuit. Qu’il est inconvenant pour un chasseur de regarder un programme qui passe à deux heures du matin alors qu’il doit se réveiller trois heures plus tard pour aller chasser !
― Pouvez-vous m’expliquer en quoi ceci est supposé être en lien avec l’affaire qui nous intéresse ?
― Pas le moins du monde. Les conversations sont souvent volatiles, repris-je après une inspiration exagérée. Elles passent d’un sujet à l’autre sans qu’on se rende pleinement compte qu’elle s’oriente dans une direction différente. Tenez, il y a une semaine, par exemple…
― Vous avez gagné, m’interrompit-il en se levant. Je m’en vais. Vous êtes heureux ?
― Attendez ! J’étais sur le point de vous révéler ce qu’il s’est déroulé la semaine dernière, au moment où on a pris ces photos…
― Enfin ! exulta-t-il en s’assaillant de nouveau. Allez-y.
― Désolé, mais votre attitude cavalière m’en a dissuadé. Je n’ai plus très envie de vous en parler, à présent.
― Vous êtes un pervers. Un sadique. C’en est trop, ajouta-t-il en bondissant de son fauteuil et en attrapant sa veste sur le porte-manteau. Je vous laisse seul, puisque c’est ce que vous redoutiez.
― C’était un plaisir, répondis-je courtoisement en le regardant claquer la porte derrière lui. Un véritable plaisir.
Je saisis les clichés qui trainaient encore sur la table et les contemplai.
― Quel scandale, commentai-je rêveusement. Je me demande quelle magnifique invention je vais pouvoir trouver en kiosque demain matin…
