De la pénombre dans la lumière : le réel n'est qu'une fiction que l'on vit!

Oz – Quinze

Crédits Photo: Electralusion.com

Quinze…

Alistair s’éveilla en sursaut. Haletant, il se redressa sur son lit à baldaquins et scruta la vaste chambre, ne sachant pas où fixer son regard. La pièce lui sembla alors bien trop grande, comme si les murs s’étaient subitement éloignés pour lui faire ressentir le vide qui y régnait.

Jamais il ne s’était senti aussi seul.

Même si la lumière limpide de la lune inondait la pièce, il s’approcha de la table de chevet et saisit le chandelier qui y reposait, ainsi que le briquet à amadou qu’il tenait de son père. Il alluma la chandelle, et immédiatement, une chaude lueur éclaira les recoins sombres de la chambre.

Alistair n’avait jamais eu peur du noir ― du moins pas vraiment ― mais le sentiment de malaise dans lequel il s’était éveillé l’y contraignait cette fois.

Il se dégagea des couvertures et se frotta les yeux.

De quoi avait-il rêvé, au juste ?

Il enfila à la hâte ses chaussons et traversa le vide qui le séparait du porte-manteaux auquel pendait sa robe de chambre. Il la passa rapidement et revint sur ses pas pour s’emparer du chandelier, toujours posé sur la table de chevet. Prenant garde à ne pas faire de bruit, il ouvrit la porte et la referma dans son dos. Il ne savait pas précisément pourquoi il sortait de sa chambre. Peut-être la fuyait-il, elle et le néant qui l’habitait, ou peut-être avait-il juste besoin de se débarrasser de ce malaise en marchant quelque peu. Il avança dans le long couloir tapissé de rouge, évitant soigneusement les ailes habitées du manoir pour s’orienter vers les quartiers d’été des domestiques. Il ne tenait pas à ce qu’on le surprenne à déambuler la nuit dans l’immense bâtiment pour échapper à un cauchemar.

Les quartiers d’été des domestiques étaient bien sûr plus modestes que les quartiers des maîtres de Maison, et leur éloignement du reste du manoir les rendait difficiles à chauffer lorsque venait l’hiver. C’est pourquoi les lieux étaient déserts, mais aussi bien plus froids. Alistair frissonna au contact de l’air frais mais poursuivit néanmoins sa marche. Alors qu’il observait, pensif, le halo que projetait autour de lui les flammes du chandelier, il aperçut une lueur vacillante au loin. Comme pris de panique, il souffla immédiatement ses chandelles et s’aplatit contre le mur.

La lumière provenait de la salle à manger des domestiques, et en tendant l’oreille, il put distinguer des murmures en provenant.

Doucement, il approcha en longeant le mur. Fort heureusement, l’angle du couloir ne permettait pas à quiconque de l’apercevoir. Cependant, lui non plus ne pouvait voir de qui il s’agissait sans se dévoiler.

― … ne pouvons raisonnablement pas invoquer l’Emeraude ici, fit une voix masculine qu’Alistair ne connaissait pas. Pas avant d’avoir atteint Quatorze. Ce serait une menace pour toute la maisonnée !

― Ce n’est pas une question de compte ! chuchota une voix féminine imprégnée d’exaspération. Nous ne pouvons attendre d’être à Quatorze. Le temps que ça arrive, l’horreur se sera abattue sur ce lieu !

Alistair fronça les sourcils. Il reconnaissait cette voix, mais était incapable de mettre un nom dessus. C’était une voix qu’il avait entendue occasionnellement. Il en était certain. Peu importe son identité pour l’instant. De quoi-parlent-ils ? Tout ce qu’il pouvait affirmer avec certitude, c’est que ça avait l’air grave. Une troisième voix fit son apparition, en même temps qu’une deuxième, mais il ne parvint pas à comprendre ce que l’un ou l’autre avait dit.

― Vous savez tout comme moi que Treize sera bien pire, reprit la troisième voix, qu’il ne connaissait pas non plus. Ne gâchons pas nos munitions alors que nous n’en avons pas encore besoin.

― Nous n’en avons pas encore besoin ? s’indigna la voix féminine avant de baisser d’un ton, comprenant qu’elle avait parlé trop fort. Combien faudra-t-il de morts avant que vous vous décidiez à réagir ?

De morts ?

― Nous avons dépassé Quinze, certes, mais rien ne dit quand Quatorze frappera. Et encore moins Treize. Ayons encore cette patience, conseilla la première voix. Inutile de paniquer lorsque Quinze n’a encore eu aucune conséquence…

Alistair sursauta lorsqu’un cri terrifiant résonna à l’extérieur du manoir, étouffé par les épaisses cloisons. S’il était humain, ça, Alistair n’en aurait pas mis sa main à couper.

― Ah ? grinça la première voix lorsqu’il se fut éteint. Vous en êtes certain ?

― Ce n’est pas le moment d’être cynique, la réprimanda le troisième. Sortons voir immédiatement !

Alistair était certain que les trois personnes allaient le surprendre à les espionner s’il restait là. Son sang ne fit qu’un tour. Il prit ses jambes à son cou et détala dans le couloir.

Une fois revenu dans l’aile des Maîtres, il s’autorisa à ralentir, et souffla lourdement.

Ce n’est pas passé loin ! La prochaine fois, il me faudra un plan de secours.

Il se dirigea vers sa chambre, jugeant que le moment était venu de faire profil bas. Ce qu’il avait entendu n’était probablement pas destiné à ses oreilles, et il n’avait aucune envie de découvrir à ses dépends quelles étaient les intentions des trois comploteurs nocturnes. Il se glissa donc dans sa chambre, déposa le chandelier éteint sur la table de chevet et enleva sa robe de chambre. Il allait se glisser dans son lit, encore tremblant, lorsqu’il aperçut un mouvement furtif à la fenêtre. Inquiet, il fit le tour de son lit et s’approcha des carreaux de verre. Au début, il ne vit que l’obscurité le jardin éclairé faiblement par la Lune. Puis il distingua une forme noire en mouvement entre les lauriers recouverts de neige. Il n’arriva pas à voir de quoi il s’agissait, mais c’était trop gros pour être une personne ou un animal domestique. Un frisson parcourut son échine alors que la chose s’enfonçait dans l’obscurité.

Quinze…


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