De la pénombre dans la lumière : le réel n'est qu'une fiction que l'on vit!

Bienvenue dans la pénombre d'Hämärää!

Hämärää, en finnois, (une langue que j'apprécie particulièrement) signifie "Pénombre". Valoissa, "Dans la lumière". Ce titre, je l'affectionne particulièrement pour sa signification: on trouve souvent des choses là où on les attend le moins, comme de la pénombre au plein coeur de la lumière. Ce titre n'est pas le témoin d'une tendance suicidaire, ni d'une vision négative de la vie dans toute sa généralité. Non, ce blog ne sera pas rédigé dans cet état d'esprit. J'ai pour but de vous emmener, le temps d'un texte, autre part. Un endroit que l'on ne s'attendra pas à atteindre sur une page web. Un endroit qui s'éveillera dans la pénombre de votre lumière, dans la part de votre vie réservée à l'imagination, la partie de votre réalité qui n'est que fiction. Je vous souhaite une bonne lecture!

Nouveau

MA&E – Deuil Idyllique


Marc s’assit sur la balançoire et regarda le néant pailleté de la voûte céleste.

― Je me croirais dans un film, confia-t-il en souriant.

Edwin acquiesça en regardant le ciel à son tour.

― Et un film sacrément niais, ajouta-t-il en redirigeant son regard vers Marc.

Les yeux du jeune homme n’avaient jamais été aussi lumineux, compte tenu de la pénombre environnante. Ses pupilles claires luisaient d’un éclat envoûtant.

― Je suis heureux que tu sois revenu, soupira-t-il en s’asseyant à son tour sur le deuxième siège.

Marc ne répondit pas, les yeux perdus dans le vague. Il se contenta de sourire légèrement. Edwin soupira et regarda ses chaussures.

― Je ne sais pas quoi te dire, avoua Marc en tournant enfin la tête vers lui.

― Je ne suis pas certain qu’il y ait quoi que ce soit à dire. Tu étais parti et… Te revoilà.

Il fit une courte pause, hésitant à poursuivre, puis se ressaisit :

― Je suis totalement perdu. As-tu seulement éprouvé pour moi ce que j’éprouve ― encore ― pour toi ?

Un silence.

― Marc, geignit Edwin. Ne peux-tu pas être honnête, pour une fois ? J’ai attendu six mois. Six longs mois où je t’ai regretté tous les jours. J’en ai assez de t’attendre. Assez de penser qu’un jour tu me reviendras. Assez de penser qu’un jour j’aurai de nouveau une véritable conversation avec toi. Réponds-moi !

Marc resta muet et immobile, la tête penchée en avant, les yeux crispés.

― Marc…

Il releva la tête, et ce furent des yeux humides qui se révélèrent à Edwin.

― Je n’ai jamais eu l’intention de te faire souffrir. Ni par mon départ, ni par mon silence, ni par cette conversation.

― Je n’en doute pas ! s’emporta Edwin. Mais c’est terriblement inefficace, alors je te le demande : dis-le. M’aimes-tu encore ?

Ce fut la météo de ce lundi matin qui mit fin au rêve d’Edwin. Comme d’habitude, la moitié gauche du lit était désespérément vide. C’était idiot. Idiot.

Comment Marc aurait-il pu être là ? Aurait-il seulement consenti à avoir cette conversation ? Et ce décor idyllique, n’était-il pas seulement le fruit d’un désir futile, si digne d’Edwin ? Aujourd’hui, ça faisait deux mois et vingt-quatre jours. Deux mois et vingt-quatre jours qu’il faisait un deuil qui semblait ne plus avoir de fin.

Léthargie dansante


Balaye de tes bras ces soucis qui te hantent

Détruis à coups de poing cette éternelle attente

Envoie valser ce point qui se noue dans ton ventre

Accueille au fond de toi la léthargie dansante

Danse au fil de ta vie

Danse contre ta mort,

Danse contre le temps

Qui passe et passe encore

Danse au bal de l’oubli,

Danse sans tes remords,

Danse avec ce sourire

Que tu as quand tu dors…

MA&E — Exercice épistolaire


Cher Marc,

[Un peu trop d'implication, peut-être...]

Marc,

[Si c'est pour ne pas débuter cette lettre de façon classique, pourquoi Diable me sens-je obligé de lui rappeler son prénom?]

Comment c’est l’Australie ?

[Question vraiment, vraiment idiote. J'ai connu meilleure approche.]

Marc,

Par cette lettre, j’ai juste envie de prendre de tes nouvelles.

[Non, non et non. C'est beaucoup trop direct.]

Marc,

Ça fait aujourd’hui deux semaines que tu es parti. [Seulement ? Je recompte, et il n'y a pas d'erreur. J'ai pourtant l'impression que ça fait des mois.] Ici, rien n’a vraiment changé. Ma routine habituelle, tu la connais bien. Ta sœur te passe le bonjour.

[Pourquoi est-ce que je juxtapose des généralités?]

Marc,

Ça fait aujourd’hui deux semaines que tu es parti. Ici, rien n’a changé, enfin, pas vraiment. Tu manques beaucoup à ta sœur, et je pense que tu manques beaucoup à Gwenaëlle également. [Sans mentionner le principal intéressé] Malgré son attitude lorsque tu es parti, elle perd toujours un peu de son sourire lorsqu’on parle de toi.

[Ce qui sous entend que l'on parle de lui. Mauvais angle d'attaque.] Elle perd toujours un peu de son sourire lorsqu’elle parle de la librairie. Mais elle s’en remettra sûrement.

J’ai préféré la lettre à l’e-mail parce que j’ai pensé qu’un petit bout physique de la France, même un bout de papier, serait plus chaleureux qu’une succession de bits.

[Dieu que c'est nian-nian.]

J’ai préféré la lettre à l’e-mail parce que

[Et puis tant pis, je n'ai pas à l'expliquer, il se posera la question comme un grand.]

Tu avais dit que tu souhaitais que l’on reste en contact. Même si je pensais jusqu’à présent que ça n’avait pas grand intérêt, je décide à présent de tenter le destin.

[Pfff. Non. Si je ne le recontactais qu'en tant qu'ami, je n'emploierais pas ces mots, et surtout, je ne me contredirais pas.]

Tu avais dit que tu souhaitais que l’on reste en contact. Comme je n’ai pas reçu de nouvelles de toi, j’ouvre la danse. J’espère que tu vas bien, ainsi qu’Angélina. Elle me manque un peu, elle aussi.

[Arg, non, quelle formulation maladroite!]

… Ainsi qu’Angélina. Tu pourras lui dire de ma part que ma vie quotidienne n’est plus la même sans elle. Même sa mauvaise humeur chronique me manque.

Et sinon, comment est votre nouvel appartement ?

[Mon propre manque d'inspiration me déprime. Qui aurait soupçonné que lui parler allait devenir aussi difficile ? Mais tant pis. On la garde.]

Voilà voilà. J’attends de tes nouvelles avec impatience

[oups, erreur.]

J’attends de vos nouvelles avec impatience.

Bises

Edwin.

 

[Je relis cette lettre et tout son contenu sonne faux. Pfff... Encore un jet à mettre à la corbeille.]

 

 

Cher Marc.

Tu me manques.

Reviens.

Edwin.

MA&E – Séparation


Il était minuit une, et Edwin sentait qu’il faisait une rechute. Il avait suffit d’une photo d’environ quinze pixels au carré pour faire sombrer son cœur au fond de ses talons. Pourtant, tout allait bien. En tout cas, il pouvait jurer qu’il faisait tout son possible pour ne plus y penser.

 

Mais la réalité finissait par faire craquer ses digues et par s’engouffrer dans sa petite bulle de bonheur, emportant tout sur son passage. Et tout à coup, il se sentit bien trop lourd. Il ferma son navigateur et prit sa tête dans ses mains en face de son écran. S’il faisait l’inventaire de tout ce qu’il avait fait depuis le début de la semaine pour s’abstraire des évènements du week-end, il n’y voyait aucune faille. Tout avait fonctionné pour le mieux. Jusqu’à maintenant.

 

Une simple photo, une miniature. Et un monde qui s’écroule. Il n’était pas triste, en tout cas pas vraiment. Il n’arrivait pas vraiment à définir son état, à vrai dire. Tout ce qu’il savait, c’est que la vision furtive d’une miniature sur Internet avait éveillé en lui un sentiment subit, assez peu agréable, qui l’avait conduit à fermer son navigateur dans l’instant.

 

Pas parce qu’il se sentait seul, pas parce qu’il avait peur de quoi que ce soit. Ou si, peut-être bien. Mais tout cela était bien trop intense pour pouvoir être mesuré ou même qualifié. Cette réaction, il l’avait eue parce que cette image était intrinsèquement reliée à lui. À un sourire. À de bons moments. À une complémentarité qu’il ne pensait jamais trouver. À présent enfuie, disparue, effacée, avec comme seule présence l’apparition intempestive et fantomatique d’une miniature sur un réseau social. C’est probablement en cela qu’allait désormais consister sa relation avec Marc. Allaient-ils jamais se revoir ? Edwin avait légitimement le droit d’en douter. Allaient-ils garder contact ? Ce n’était pas la bonne volonté qui manquait, mais visiblement, cette volonté était bien loin de la réalité. Compte tenu de leur situation et de ce qu’ils avaient en commun, qu’allaient-ils bien pouvoir échanger ?

 

Edwin referma son ordinateur portable et se leva pour se diriger vers son lit. Il enleva sa chemise, puis son jean, et se laissa tomber sur le matelas. Il n’avait pas envie de ça. Ni de cette fin, ni de cette unique perspective.

 

Il se retourna et se glissa sous la couette. À présent, il mettait le doigt sur ce sentiment qu’il avait ressenti lorsqu’il avait vu la photo de Marc. Il s’agissait d’une nouvelle miniature. Attestant que la vie continuait, que Marc évoluait. Que sa vie suivait son cours. Sans lui. Et toujours les mêmes questions. Marc, de son côté pensait-il à lui ? Lui arrivait-il de regretter, de vouloir revenir ? Ou passait-il à autre chose, comme il était passé à un nouvel avatar ? Quoi qu’il en soit, Edwin n’avait aucune envie de le voir passer à autre chose, d’assister, impuissant, à une nouvelle direction qu’il n’avait pas pu emprunter avec lui. Pas plus qu’il n’avait envie de le pousser dans les bras d’un inconnu.

 

Edwin laissa échapper un rire jaune dans son lit. Lui, jaloux ? L’idée était risible. Jamais il ne l’avait été. Mais il le sentait. Il le serait cette fois-ci.

Farewell, my love.


J’ai toujours écrit pour combler un manque. Pour m’enfuir vers un lieu où j’étais enfin entier, pour vivre virtuellement un rêve que je m’étais tissé sur mesure.

 

Je le réalise maintenant. Lorsque je n’arrive pas à écrire, c’est parce que je n’en ai pas le besoin. Les choses me conviennent, ma situation est satisfaisante. Je n’ai pas eu envie d’écrire ces derniers mois. Pas plus que j’en avais le besoin, alors même que j’ai effectué une traversée du désert dont j’aurais volontiers voulu m’échapper. Mais mon échappatoire n’était pas alors l’écriture. J’en avais une autre, une autre qui m’a sorti du gouffre plus certainement que l’écriture l’aurait fait.

 

Et à présent, et depuis quelques heures, j’ai de nouveau le besoin d’écrire. La preuve, j’ai déjà écrit en quelques minutes ces premiers paragraphes, alors qu’habituellement je me serais découragé à la seconde phrase, jugeant mon travail insipide et inutile, comme si le fait de ne pas avoir atteint mon but en deux phrases avait invalidé ma démarche initiale.

 

Cela fait quelques heures que je me force à rester actif, à penser à autre chose. Mais voilà quelques heures que je me sens terriblement seul. Rien n’a changé, me direz-vous, à ma situation. Mais une conversation a suffi. Une béquille a craqué, et je me retrouve seul, c’est bien le mot, face à ma page blanche. Forte de cette exclusivité, elle se remplit. Qui l’aurait cru. Ceux qui pensaient que les écrivains et hommes de lettres sont tous des âmes torturées et solitaires ont peut-être finalement raison.

 

C’est lorsque les enjeux sont étalés sur la table qu’on se rend compte, probablement, qu’ils existent. J’ai redécouvert un trésor et je l’ai perdu en quelques heures. N’aurais-je pas dû, en premier lieu, ne jamais le perdre de vue ? Certainement. Mais me voilà dans mon lit à écrire, comme si cela pouvait changer quoi que ce soit à ma situation. Elle a tout l’air d’être définitive et sans appel.

 

Je pensais être plus solide que ça. Sa simple photo m’a complètement retourné, comme si les barrières que je m’évertuais à ériger depuis l’après-midi s’étaient renversées les unes sur les autres. Je suis conscient que tout cela ne pouvait pas être éternel. Mais je ne m’attendais pas à une fin si abrupte. Pas même un au-revoir décent. Juste quelques mots et l’économie d’un aller-retour et d’un face à face. « Un bye-bye et à qui le tour ? ». Je valais moins que cet effort, faut-il croire.

 

J’ai même eu le droit au traditionnel « c’est pas contre toi ». Le truc que l’on dit sans trop y croire, comme si on cherchait à se racheter une bonne conscience lorsqu’on sait pertinemment que l’on tente de se mentir à soi-même. Wishful Thinking, en somme. J’aimerais aussi que l’on reste en contact. Même plus que ça, mais je crois te l’avoir déjà dit. Mais soyons réalistes. Ceci n’était pas « juste un au-revoir ». Quelle est la probabilité que l’on se recroise ? Prenant en compte que notre seule connaissance commune est une personne que je tente d’éviter dans les couloirs et que nous vivons à 600 km de distance… Sans compter que je pense que ça me ferait du mal.

 

J’aurais aimé que tu n’eus pas cette hypocrisie, faire semblant de se soucier de moi lorsque tu as dit quelques minutes plus tôt que ce n’était plus le cas. L. a fait ça avant toi. « J’espère qu’on restera amis malgré tout » alors qu’elle me tirait dans le dos. Tu savais bien à quel point cette phrase m’a fait souffrir. Pourquoi me la ressers-tu ? Est-ce de la cruauté?  Étant donné l’impossibilité de rester en contact, pourquoi me lacérer avec cette hypothèse ? Était-ce juste pour insister avec agilité sur le fait que nous ne nous reverrions plus jamais ? Ni en tant qu’amants, ni en tant que quoi que ce soit ? Pourquoi enfoncer le couteau dans la plaie ?

 

Farewell, my love. Je te pensais capable d’éviter avec moi cette forme particulièrement désagréable d’adieu. Il faut croire que nous nous connaissions en définitive bien peu.

Oz – Quinze


Crédits Photo: Electralusion.com

Quinze…

Alistair s’éveilla en sursaut. Haletant, il se redressa sur son lit à baldaquins et scruta la vaste chambre, ne sachant pas où fixer son regard. La pièce lui sembla alors bien trop grande, comme si les murs s’étaient subitement éloignés pour lui faire ressentir le vide qui y régnait.

Jamais il ne s’était senti aussi seul.

Même si la lumière limpide de la lune inondait la pièce, il s’approcha de la table de chevet et saisit le chandelier qui y reposait, ainsi que le briquet à amadou qu’il tenait de son père. Il alluma la chandelle, et immédiatement, une chaude lueur éclaira les recoins sombres de la chambre.

Alistair n’avait jamais eu peur du noir ― du moins pas vraiment ― mais le sentiment de malaise dans lequel il s’était éveillé l’y contraignait cette fois.

Il se dégagea des couvertures et se frotta les yeux.

De quoi avait-il rêvé, au juste ?

Il enfila à la hâte ses chaussons et traversa le vide qui le séparait du porte-manteaux auquel pendait sa robe de chambre. Il la passa rapidement et revint sur ses pas pour s’emparer du chandelier, toujours posé sur la table de chevet. Prenant garde à ne pas faire de bruit, il ouvrit la porte et la referma dans son dos. Il ne savait pas précisément pourquoi il sortait de sa chambre. Peut-être la fuyait-il, elle et le néant qui l’habitait, ou peut-être avait-il juste besoin de se débarrasser de ce malaise en marchant quelque peu. Il avança dans le long couloir tapissé de rouge, évitant soigneusement les ailes habitées du manoir pour s’orienter vers les quartiers d’été des domestiques. Il ne tenait pas à ce qu’on le surprenne à déambuler la nuit dans l’immense bâtiment pour échapper à un cauchemar.

Les quartiers d’été des domestiques étaient bien sûr plus modestes que les quartiers des maîtres de Maison, et leur éloignement du reste du manoir les rendait difficiles à chauffer lorsque venait l’hiver. C’est pourquoi les lieux étaient déserts, mais aussi bien plus froids. Alistair frissonna au contact de l’air frais mais poursuivit néanmoins sa marche. Alors qu’il observait, pensif, le halo que projetait autour de lui les flammes du chandelier, il aperçut une lueur vacillante au loin. Comme pris de panique, il souffla immédiatement ses chandelles et s’aplatit contre le mur.

La lumière provenait de la salle à manger des domestiques, et en tendant l’oreille, il put distinguer des murmures en provenant.

Doucement, il approcha en longeant le mur. Fort heureusement, l’angle du couloir ne permettait pas à quiconque de l’apercevoir. Cependant, lui non plus ne pouvait voir de qui il s’agissait sans se dévoiler.

― … ne pouvons raisonnablement pas invoquer l’Emeraude ici, fit une voix masculine qu’Alistair ne connaissait pas. Pas avant d’avoir atteint Quatorze. Ce serait une menace pour toute la maisonnée !

― Ce n’est pas une question de compte ! chuchota une voix féminine imprégnée d’exaspération. Nous ne pouvons attendre d’être à Quatorze. Le temps que ça arrive, l’horreur se sera abattue sur ce lieu !

Alistair fronça les sourcils. Il reconnaissait cette voix, mais était incapable de mettre un nom dessus. C’était une voix qu’il avait entendue occasionnellement. Il en était certain. Peu importe son identité pour l’instant. De quoi-parlent-ils ? Tout ce qu’il pouvait affirmer avec certitude, c’est que ça avait l’air grave. Une troisième voix fit son apparition, en même temps qu’une deuxième, mais il ne parvint pas à comprendre ce que l’un ou l’autre avait dit.

― Vous savez tout comme moi que Treize sera bien pire, reprit la troisième voix, qu’il ne connaissait pas non plus. Ne gâchons pas nos munitions alors que nous n’en avons pas encore besoin.

― Nous n’en avons pas encore besoin ? s’indigna la voix féminine avant de baisser d’un ton, comprenant qu’elle avait parlé trop fort. Combien faudra-t-il de morts avant que vous vous décidiez à réagir ?

De morts ?

― Nous avons dépassé Quinze, certes, mais rien ne dit quand Quatorze frappera. Et encore moins Treize. Ayons encore cette patience, conseilla la première voix. Inutile de paniquer lorsque Quinze n’a encore eu aucune conséquence…

Alistair sursauta lorsqu’un cri terrifiant résonna à l’extérieur du manoir, étouffé par les épaisses cloisons. S’il était humain, ça, Alistair n’en aurait pas mis sa main à couper.

― Ah ? grinça la première voix lorsqu’il se fut éteint. Vous en êtes certain ?

― Ce n’est pas le moment d’être cynique, la réprimanda le troisième. Sortons voir immédiatement !

Alistair était certain que les trois personnes allaient le surprendre à les espionner s’il restait là. Son sang ne fit qu’un tour. Il prit ses jambes à son cou et détala dans le couloir.

Une fois revenu dans l’aile des Maîtres, il s’autorisa à ralentir, et souffla lourdement.

Ce n’est pas passé loin ! La prochaine fois, il me faudra un plan de secours.

Il se dirigea vers sa chambre, jugeant que le moment était venu de faire profil bas. Ce qu’il avait entendu n’était probablement pas destiné à ses oreilles, et il n’avait aucune envie de découvrir à ses dépends quelles étaient les intentions des trois comploteurs nocturnes. Il se glissa donc dans sa chambre, déposa le chandelier éteint sur la table de chevet et enleva sa robe de chambre. Il allait se glisser dans son lit, encore tremblant, lorsqu’il aperçut un mouvement furtif à la fenêtre. Inquiet, il fit le tour de son lit et s’approcha des carreaux de verre. Au début, il ne vit que l’obscurité le jardin éclairé faiblement par la Lune. Puis il distingua une forme noire en mouvement entre les lauriers recouverts de neige. Il n’arriva pas à voir de quoi il s’agissait, mais c’était trop gros pour être une personne ou un animal domestique. Un frisson parcourut son échine alors que la chose s’enfonçait dans l’obscurité.

Quinze…


Maisel 5117 – À Mauvais Entendeur


Je ne veux pas de tes regrets. Je ne veux pas de ta considération, de ton « estime », si « minime » soit-elle. Je ne veux même pas de tes excuses.

 

Garde tes explications. Garde tes insultes.

 

« Je sépare le personnel de l’associatif. Un jour, j’espère que tu comprendras et que tu viendras me parler, et qu’on ne perdra pas contact »

 

Désolé, mon chou, mais je ne vois pas comment tu pouvais plus me manquer de respect qu’en me disant ça. On en revient toujours à la même rengaine, n’est-ce pas ? « C’est pas contre toi ».

 

Tu apprendras, mon lapin, que c’est précisément ce qu’il ne fallait surtout pas me dire. Surtout pour ajouter dans ta phrase que j’étais « sournois » d’avoir rompu contact et qu’il y a trois mois, tu avais encore « un minimum » d’estime pour moi.

 

Soit c’est une boutade pas très drôle, soit c’est une insulte, soit c’est très maladroit.

 

Je pense personnellement que c’est un peu des deux derniers. Mais quoi que ce soit, je ne veux surtout pas de ton estime. On a bien vu ce que tu en as fait lorsque tu en « avais encore un minimum ». Je ne veux même pas rester en contact. Je pensais que c’était évident.

 

Je t’ai ouvert une fenêtre sur ma vie. Tu as passé ton bras à travers, tu as saisi quelque chose, et tu as serré jusqu’à ce que ça fasse « couic ». C’était bien trop facile. Maintenant que je l’ai fermée, comment veux-tu que je l’ouvre à nouveau ? Penses-tu que je suis assez stupide pour te faire confiance ? Visiblement, tu n’as toujours pas compris ce qui s’est passé, n’est-ce pas ?

 

Fais moi un plaisir, et ne m’adresse plus la parole, chéri. Fallait y penser avant de m’envoyer en dépression pendant un mois. Nous ne sommes plus des enfants, jouant avec des enjeux tellement superficiels qu’il est toujours facile de « faire la paix ». Et la meilleure chose que je puisse faire pour te le faire comprendre (je suis grand seigneur), c’est de ne plus t’adresser la parole. Tu n’es plus digne de ma confiance. Tu n’es plus digne de ma considération. Tu n’es même plus digne de ma sympathie. Assume.

 

Car je n’oublierai pas.

Maisel 5117 – Victoire de ma Némésis


Alors j’ai disparu. J’ai disparu et ça ne suffit pas.

J’ai perdu ma plume, il y a un an, en mettant pour la première fois mes pieds dans ce local… Et j’en ai perdu bien plus encore lorsque je l’ai foulé pour la dernière fois.

J’ai perdu ma plume, et j’ai perdu mes repères. Je vis ma vie, un pied devant l’autre, et encore une fois. L’éternelle répétition d’une routine pour laquelle je ne vois pas d’issue. Une fois de plus je m’enlise. J’ai perdu ma plume, et j’ai perdu ma force. Hämärää n’est plus. La fleur s’est fanée, le marais me happe de nouveau.

J’oscille dangereusement entre un jeune homme dynamique un jour et un quinquagénaire amorphe le lendemain. Mais même à présent, à l’heure même où j’écris ces lignes, je rechute encore. Comment voulez-vous qu’il en soit autrement ? Ma routine n’a pas changé depuis sa victoire, ma chère Némésis continue à me faire une piqûre de rappel de temps à autres pour m’entraîner dans sa déchéance, mes perspectives d’avenir se font de plus en plus lointaines, et aucun événement futur ne se révèle digne de mon intérêt. Je vois chaque jour passer comme le précédent, enfermé dans une cage dorée, attendant mon heure, celle d’un changement que je sais trop lointain.

Avant, lorsque ma vie devenait routinière et n’avait pas grand intérêt à mes yeux, je lui en créais un, sur mesure. Je me découvrais une passion passagère, souvent périodique. L’une de ces passions, la plus récurrente… l’écriture.

Mais j’ai perdu ma plume.

Avant, lorsque ma réalité m’ennuyait, je m’évadais dans un monde différent. Peu importe lequel. Je le créais pas à pas pour qu’il me convienne ; je le consignais au fur et à mesure sur le papier virtuel de mon écran, jusqu’à ce que la vie autour de moi reprenne son souffle et ses couleurs. Mais aujourd’hui, au moment où j’en ai le plus besoin, mon imagination me fuit, bloquant toute issue. La couleur s’échappe par petites quantités, diffuses, et je l’épuise dès qu’elle se régénère un peu. La vie se déroule dans un sépia ininterrompu, jamais intense mais jamais au repos. Chaque semaine ressemble à la précédente. Un examen le lundi, une semaine remplie de choses pour la plupart rigoureusement dépourvues d’intérêt, une période de révisions pour l’examen de la semaine suivante, et c’est déjà lundi à nouveau.

Je n’ai plus d’envie. A part peut-être les plus primaires.

J’ai perdu ma plume, et j’ai perdu mes envies ; celle d’écrire, celle de lire, celle de créer, celle d’apprendre, ces rêves qui jamais auparavant ne m’avaient quitté.

J’ai perdu ma plume, et je me suis perdu.

Alors je danse. Je danse et ça ne suffit pas.

MA&E – Heartbeat


 

 

Lorsqu’ Edwin arriva au Centre, il était déjà minuit passé. Judith était en train de fermer l’entrée principale lorsqu’il vint toquer contre le verre, ce qui la fit sursauter. Elle fit tourner la clé dans l’autre sens et ouvrit un battant.

Qu’est-ce que tu fais ici à une heure pareille ? Soupira-t-elle en tentant de dissimuler le sourire qui naissait à la commissure de ses lèvres.

Judith, fit-il d’un ton un peu trop sérieux pour être crédible, Il me faut la salle ce soir.

Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu sais très bien que je vais me faire tuer si je laisse accès aux salles en pleine nuit, qui plus est à quelqu’un qui ne fait même pas partie de la liste des employés du Centre…

Edwin fit la moue en baissant la tête, des yeux quémandeurs fixés sur la jeune femme.

― Edwin… prévint-elle.

― S’il te plaît…

Judith poussa un soupir d’un air contrarié et écarta le battant.

― Bon, entre. Mais si tu te fais chopper, dis que tu es rentré par effraction où un truc dans le genre.

Edwin releva la tête, un sourire recouvrant la moitié de son visage.

― Merci beaucoup.

― Je suis bien trop bonne avec toi, jeune homme.

― Tu es un amour.

― Et n’allume pas la lumière du couloir, c’est suspect. Tu seras gentil d’éviter de me faire perdre mon poste.

― Tu devrais venir danser, plutôt.

― C’est ça. Je danse avec la grâce d’un paresseux qui se serait pris la patte dans une porte de garage.

― Je finirai par te faire danser, ma grande, affirma Edwin d’un air convaincu. Tu ne le sais pas encore, mais je peux t’assurer que tu as ça dans le sang.

― Bien sûr. Bon, vas-y et n’oublie pas la lumière du couloir !

Edwin se pencha et l’embrassa sur la joue avec un bruit audible.

― T’inquiète pas.

Il s’éloigna en direction de la salle de danse, en lui adressant un dernier baiser à distance.

 

Edwin n’alluma pas la lumière du couloir et se dirigea vers le studio à tâtons. Une fois la porte refermée derrière lui, il alluma la lumière et chercha l’interrupteur des spots rouges et verts qui étaient installés au plafond. Il les alluma et éteignit les néons, plongeant la salle dans une douce obscurité qui conférait à l’espace des allures de salle de spectacle. S’asseyant en dehors de la zone éclairée, il enleva ses chaussures et sa veste, et enfila ses chaussures de danse. Il fouilla dans ses poches et en tira son lecteur MP3, qu’il connecta au Jack dans l’armoire-sono. Il choisit une liste de lecture intermédiaire, dont les chansons étaient choisies pour leur mélodie douce et leur rythme marqué.

Il s’échauffa rapidement, se laissant envahir par la musique. Puis il commença à danser, naturellement, se laissant porter par les notes et les vibrations des basses. Ses gestes étaient précis, calculés, mais d’une spontanéité qu’il n’avait pas réussi à reproduire depuis un bon moment. Inspiré, ses gestes se firent aériens et il se sentit presque décoller du sol. Il fit le vide dans son esprit et continua de plus belle.

Lorsqu’il venait au studio pour ses entraînements hebdomadaires, il était toujours encadré par un professeur et un groupe. Les chorégraphies étaient toujours prévues à l’avance, établies, immuables. Lorsqu’il s’y rendait le soir, tapant sur la bonne épaule de Judith, c’était différent. Personne n’était là pour lui imposer ses mouvements, pas même le voir à l’œuvre. Il laissait libre cours à sa créativité, laissait parler son corps sans texte pré-établi. Il laissait ses mouvements extérioriser tout ce qu’il ressentait, lorsque même les mots étaient insuffisants pour les exprimer.

Très vite, la fatigue de la nuit précédente le quitta, et il sentit à peine sa température interne augmenter, trop occupé à écouter ce que son cœur avait à lui dire.

La chanson arriva à son terme et il s’arrêta, un peu essoufflé. Jamais il n’était aussi en paix avec lui-même que lorsqu’il dansait, sans ligne directrice, l’esprit libre.

Le morceau suivant commença par des battements de cœur. Edwin sentit le sien se serrer à ce son, revivant la nuit de la veille en un instant. Ressentant ce cœur qui avait battu contre le sien, ressentant à nouveau une présence, intime, qui n’était pas dans la pièce. Les battements de cœur continuèrent et ils furent bientôt rejoints par un piano. Sortant de sa torpeur, Edwin se força à commencer à danser, troublé, et à la fois revigoré par cette chanson qu’il connaissait bien. Son propre rythme cardiaque sembla s’accélérer pour s’adapter au rythme du morceau, et il lui sembla que sa poitrine allait s’envoler. Le rythme fut bientôt complété par des percussions rythmées, venant modérer la douceur du début du morceau.

Il dansa, revivant la douceur et l’intensité d’évènements pourtant frais dans sa mémoire, mais qui paraissaient si lointains qu’il doutait de les avoir vraiment vécus. La musique ramena à lui des sensations qui semblaient absurdes s’il y posait des mots, et ses mouvements s’adaptèrent en conséquence, reproduisant ce qui lui semblait être le mieux décrit par une langueur intense. Il se laissa couler comme un fluide, pour se bloquer à chaque battement. Il ressentit presque la chaleur de lèvres dans son cou, presque la caresse de mains qui n’étaient pas les siennes. Il dansa, l’esprit pour une fois bien occupé. Il dansa, ses gestes, pourtant précis, semblant toujours insuffisants pour laisser ces sensations et ces émotions s’évaporer dans la salle. Il dansa sans limitations, à s’en froisser des muscles.

Le morceau s’acheva, et il s’écroula, essoufflé et suant, mais un sourire béat aux lèvres.

En tout hétérosexuel moyen sommeille un monstre de cruauté.


Ne soyez pas cruels sans le savoir : lisez ces quelques lignes.

Nous sommes face à un fléau contemporain : l’incompréhension totale de la population hétérosexuelle (même gay-friendly) d’une autre partie de la population, j’ai nommé la population homosexuelle.

Un fantasme hétérosexuel fort répandu veut que l’hétérosexuel moyen soit capable d’un seul regard de jauger de l’orientation sexuelle des personnes qui l’entourent. « Non, mais celui-ci, il est hétéro ».

  1. Pourquoi sauriez-vous mieux que moi (voire que lui) si tel ou tel est hétéro ou homo alors qu’on le connait autant l’un que l’autre ? (Peut-être vous, mesdames, vous rassure-t-il d’affirmer l’hétérosexualité de votre dernière cible. Il vous plait. Comment diable pourrait-il n’être en aucun cas intéressé par vous?)
  2. Un mec qui parle de filles avec ses potes n’est pas forcément hétéro. Tous les homos passent par là, ayant trop peur de se dévoiler, et les bis peuvent en effet parler de filles en étant sincères, sans pour autant ne porter aucun intérêt aux garçons. Merci de respecter l’existence des bis.
  3. Même si vous êtes effectivement certain que l’individu n’a même pas la moindre tendance bi-curieuse, rien ne vous empêche de le garder pour vous. Je m’explique : lorsqu’un homme plait à un homo, il y a plus de 9 chances sur 10 qu’il soit effectivement hétéro. L’homo moyen le sait bien, a part s’il est né sur gay-island (ce qui ne s’est encore jamais vu). Le mec, il a déjà les boules, vous voyez ? Pas la peine de lui enfoncer le nez dans sa propre merde, il est bien capable de le faire tout seul.

De plus, on dit que « l’espoir fait vivre ». Laissez le mec rêver un peu. Personnellement, je ne demande que ça. Briser une bulle qui nous permet de vivre, c’est juste cruel. C’est pour ça que depuis un moment, je refuse de parler à qui que ce soit des personnes qui me plaisent, de peur de me heurter à l’éternel et condescendant « non, mais laisse tomber, il est hétéro, c’est évident » (remarque qui arrive même si je ne révèle pas de qui il s’agit, lorsque l’autre commence à énumérer les possibilités en liant à chacune cette remarque prévenante et amicale. Heu, c’est quoi, ça, sinon me tendre une corde pour que j’aille me pendre… ?). Les homos ne passent pas leur temps à vous assurer que tel ou tel est homo parce que l’idée leur plait. Soyez un peu fair-play, et laissez-nous tranquilles, quitte à garder pour vous l’idée que vous aimeriez projeter sur les gens. Ils sont libres de faire ce qu’ils veulent, que vous les pensiez hétéros, bis, homos ou asexuels.

Autre chose, le semblant d’empathie/de pitié « ça doit être dur d’être homo »… Gardez-le aussi.

  1. ça donne l’impression que vous nous narguez, c’est pas méga-sympa.
  2. Oui, en effet, c’est dur d’être homo, surtout quand une bande d’hétéros pas si gay-friendly viennent réduire vos minces espoirs à néant avec un discours démotivant et souvent infondé.

Dernière chose : les conseils en mode « tu devrais faire ça, je vois pas pourquoi tu l’as pas déjà fait » ou encore « vas vivre avec des homos, comme ça tu trouveras quelqu’un ».

  1. Bah voilà la solution ! Déménager à gay-island. Merci du tuyau.
  2. C’est pas parce qu’on voit des gays plus souvent qu’il ne nous arrivera pas d’être attirés par des gens dont on ignore l’orientation sexuelle. Aller vivre à gay Island pour travailler et se construire un cercle social dans le monde réel, bah au final on est pas isolés des hétérosexuels attirants.
  3. Mesdames, avouez que ça vous rassure de savoir qu’il n’y a de gays que dans les milieux réputés pour l’être (d’ailleurs, vous envoyez ceux de votre connaissance vers ces milieux, ce doit être une preuve que vous essayez de vous en débarrasser) , comme ça, dans les lieux que vous fréquentez, ils sont tous pour vous, et vous pouvez faire une croix sur cette concurrence impromptue.

Donc pour conclure, je dirais une seule chose. Laissez-moi tranquille, un peu, et je pense qu’il serait avisé d’en faire de même avec le reste de votre entourage LGBT. Petite chanson de Manau qui devrait vous faire réfléchir :

On peut tous rêver, Manau

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